
Présenté en avant-première le jeudi 16 juillet à la Maison du barreau de Paris, c’est le premier documentaire qui aborde sous un angle juridique les massacres commis par le régime iranien contre ses propres citoyens lors des manifestations début janvier. Le but d' Iran – Plaidoyer pour la justice est que les responsables des crimes soient traduits en justice. Initié par l’association Norouz, le film a été monté par les journalistes et réalisateurs Rudy Saada et Maxime Perez à partir de preuves recueillies sur place. Entretien avec Hilda Dehghani-Schmit, activiste iranienne et cofondatrice de l'association Norouz, et les deux réalisateurs.
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RFI : Vous êtes membre de l’association Norouz qui soutient les victimes de violations des droits humains en Iran. Avec un recul de six mois, comment voyez-vous aujourd’hui les événements des 8, 9 et 10 janvier en Iran ?
Hilda Dehghani-Schmit : Il s'est passé une tuerie de masse organisée. Nous avons montré dans le documentaire qu'ils [ les membres du régime iranien, NDLR ] ont laissé les gens arriver en masse, en famille, et c'est seulement ensuite qu'ils ont commencé à tirer. Cela faisait déjà plusieurs jours, voire semaines, que les gens manifestaient. On les a poussés dans les ruelles pour commettre le maximum de crimes. À travers ces massacres, le régime a voulu créer une telle terreur pour empêcher tout autre acte de rébellion à venir.
Mais ce qu'il a surtout « réussi » à faire, c'est de tuer la peur, puisque les gens ont continué et continuent à se battre contre le régime.
Iran – Plaidoyer pour la justice , qu'apporte ce documentaire de nouveau ?
Rudy Saada : Il apporte déjà les images, les témoignages. Mais cela a déjà été fait. Mais ce qu'il apporte de nouveau, c'est un éclairage juridique sur ce qui peut être fait. [ Les massacres de janvier, NDLR ], c'est un épisode qu'on a très vite oublié, qui a été effacé par les opérations militaires, par le prix du pétrole… Or, il s'est passé quelque chose de très grave pendant ces trois jours et l'idée de notre film était vraiment de poser les bases de ce qui pourrait devenir dans le futur une action judiciaire. Donc, ce film a un côté témoignage, mais on a voulu que ce soit un outil et qu'il ait une utilité purement juridique, puisqu'on l'a travaillé avec l'association Norouz, qui est une association d'avocats.
Vous avez choisi le genre du documentaire. Que signifie-t-il aujourd'hui de documenter des événements en Iran ?
Hilda Dehghani-Schmit : Pour nous, ce qui est important, c'est que ce qui s'est passé ne puisse pas être oublié, que la documentation permette d'atteindre une justice, une reconnaissance des crimes, une justice dans le cadre légal. On ne veut pas de vengeance, on veut que les victimes soient reconnues, que les crimes soient reconnus et qu'ils soient punis.
Qui a pris les images, qui a pris la décision d'en faire un film, un documentaire ?
Maxime Perez : C'est un projet de l'association Norouz. C'est grâce à leur travail de découpage d'informations de tout type - des photographies, des vidéos, des enregistrements audio - qu'on a pu avoir ce matériel entre nos mains. Cela nous a permis d’assembler ce puzzle un peu funeste et morbide, parce que les images sont extrêmement dures.
Mais, par rapport à ce qu'on a pu voir, nous, ce qu'on a voulu montrer ne représente qu'un dixième de l'horreur qui a frappé les manifestants iraniens pendant ces sinistres jours du mois de janvier. Néanmoins, l'angle qu'on a essayé d'apporter va trouver une résonance, une utilité qui doit servir de base à une action judiciaire, car c’est précisément ce qui manque aujourd’hui.
Bande-annonce du documentaire Iran, plaidoyer pour la justice
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Comment avez-vous obtenu et trié les images, les témoignages ?
Hilda Dehghani-Schmit : Tous les Iraniens ont des réseaux, des contacts. Moi, par exemple, depuis quelques années, j’ai créé un réseau de gens qui ne sont pas membres de ma famille, qui ne sont pas mes amis, ce sont des gens que je connais uniquement dans ce cadre. Ils m'informent et je tiens à les informer également. Donc, [dans le documentaire se trouvent] les images qu'on avait, des témoignages directs, des images sur les réseaux sociaux, parfois des images produites ou en tout cas diffusées par le régime lui-même pour créer cette terreur. Par exemple, à un moment donné, je parle de ces trois corps enfermés dans des sacs mortuaires pendus et qui sont vivants, qui se débattent, et on sait qu'ils vont mourir. Cette image-là n'a pas pu être prise par quelqu'un d'autre que par le régime et qui, ensuite, la diffuse pour créer la terreur.
Quel est l’intérêt de l’application Smart Proof que vous avez codéveloppée pour recueillir des témoignages ?
Hilda Dehghani-Schmit : En France, maintenant, il y a la possibilité pour les huissiers de pouvoir faire ce genre d'acte. C'est-à-dire, par le biais de logiciels, ils peuvent prendre des éléments qui vont pouvoir être acceptés au tribunal comme preuve. Ce serait bien d'avoir la même chose pour les Iraniens, parce que quand vous êtes sur un lieu et que vous devez vous échapper, comment voulez-vous dans dix ans venir prouver que, à cet endroit-là, il s'est passé telle chose, que vous avez vu tel crime ? Avec Smart Proof, il suffit à ce moment-là d’utiliser votre smartphone pour prendre la photo et l'envoyer sur Smart Proof. Il ne faut rien de plus. Vous ne gardez pas la photo, vous n’avez pas besoin de laisser de trace.
Parce qu'on a tous les jours des témoignages de gens qui nous ont parlé ou qui ont parlé à un étranger et qui se retrouvent pour cela en prison. Et il est hors de question de mettre les gens en danger. En revanche, ces preuves-là, datées, géolocalisées, pourront demain servir de preuves au sein d'une juridiction qui pourra savoir qu’il s'est passé tel ou tel événement.
Dans le film, vous évoquez qu'il y a beaucoup de fausses images, de fausses informations circulant sur le sujet. Vous prenez l’exemple d’images diffusées par la télévision iranienne. Comment avez-vous pu vérifier et valider les images que vous avez utilisées pour le documentaire ?
Rudy Saada : C'est tout le travail justement de l'association Norouz qui s'appuie sur des relais sur place. Ce qui nous a permis de travailler avec des matériaux, des images, des rushes dont on savait qu'ils ont été vraiment travaillés et certifiés. On sait exactement où les images ont été tournées, à quel moment les images ont été tournées, ce qu'elles représentent. Effectivement, nous sommes dans un moment, avec l'intelligence artificielle, où la guerre des images, la manipulation des images, est extrêmement dangereuse. Nous n'aurons pas pu faire notre travail sans l'association Norouz, puisque le cœur de son travail est de réunir des preuves et de le faire avec la plus grande rigueur.
Le documentaire évoque la possibilité d'un tribunal international pour l'Iran, à l’instar du Tribunal pénal international pour le Rwanda ou de l'ex-Yougoslavie .
Hilda Dehghani-Schmit : Notre souhait est d'avoir un tribunal dédié aux crimes de ce régime. Les crimes ont commencé dès le premier jour de son arrivée, avec des exécutions sommaires, avec des exécutions de gens qui étaient d'abord exécutés puis jugés. Parfois on venait dire : en fin de compte, il ne méritait pas la mort. Tout au long de l'histoire de ce régime, les crimes ont été extrêmement présents. Cela a été le mode de fonctionnement et de gestion du système.
Après cette avant-première, quels sont vos projets pour diffuser le documentaire plus largement ?
Maxime Perez : La prise de conscience précède l'action. C'est la raison pour laquelle on ambitionne d'arriver à un maximum de projections dès la rentrée, au mois de septembre, sur le territoire national, évidemment avec le soutien de l’association Norouz et de ses relais dans les régions, mais aussi avec le soutien des spectateurs qui serviront de relais.
Il s’agit également d'éveiller les consciences politiques puisque nous espérons également une projection dans les deux chambres du Parlement que sont l'Assemblée nationale et le Sénat, comme ce fut le cas, il y a deux ans, avec le film des horreurs du 7 octobre 2023 [en Israël], qui avait été à l'époque également un outil pour faire prendre conscience de l'horreur des attaques terroristes.
Depuis la mort de Mahsa Amini en 2022, il y avait un soutien très fort à l'international en faveur de la population, encore renforcé après le massacre du début de l'année. En revanche, depuis la guerre déclenchée par le président Donald Trump contre le régime iranien, il semble qu'il y a une sorte de basculement dans l'opinion publique internationale. À présent, le régime iranien apparaît être plus victime qu’oppresseur. Quelle est votre impression ?
Hilda Dehghani-Schmit : Oui, c'est tout à fait ça. Il y a deux éléments très importants au sein de l'opinion publique. Il y a l’anti-américanisme, parce que Donald Trump est quand même on ne peut plus caricatural. Donc, la détestation est facile. Par conséquent, quand on déteste l'un, évidemment, l'ennemi de mon ennemi devient mon ami, malheureusement. On est confronté aussi à un autre problème.
Ce régime utilise énormément de moyens pour sa propagande. Il a une capacité extraordinaire à se victimiser. Par exemple, le récit des massacres a été retourné en disant que des agents payés par l'extérieur sont venus tuer des gardiens de la révolution… Le régime se victimise. Ils utilisent aussi un autre biais pour se victimiser, l'islam. C’est ce qu'ils ont inventé sous le nom d'islamophobie. Malheureusement, parfois par colère, parfois par conviction, les gens peuvent tomber dans ce biais-là. Après tout, on a le droit de détester la religion comme on a le droit de l'aimer. C'est ça notre liberté, c'est ça la laïcité, de respecter le choix de chacun. Quand le loup est transformé en grand-mère, les Iraniens, on ne peut plus les tromper, mais, malheureusement, les Occidentaux, le monde, croient encore à cette grand-mère qui est en fait un loup déguisé en grand-mère.
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