
C’est l’un des conflits les plus racontés de l’histoire du XXe siècle, avec ses écrivains témoins, d’Orwell à Hemingway en passant par Malraux, ses icônes, du Guernica de Picasso à la mort d’un républicain photographiée par Robert Capa, les débats infinis sur le rôle joué par les socialistes, les anarchistes ou les communistes. On connaît moins ses origines, ce moment où la brève expérience démocratique de la Seconde République espagnole se heurte à un coup d’État, puis à la guerre civile.
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Au début des années 1930, toutes les tentatives qui ont été faites pour sauver la monarchie espagnole semblent épuisées, y compris au prix d’une dictature, celle de Primo de Rivera, en qui le roi a voulu voir « son Mussolini ». La crise économique a par ailleurs mis fin à la relative prospérité des années 1920. C’est donc dans un climat de fête populaire qu’est accueillie la proclamation de la république le 14 avril 1931. Le roi se résout à l’exil, mais il n’abdique pas.
L’Espagne est alors un pays bien moins ancré dans le passé qu’on ne le croit généralement. Un chiffre suffit pour nous en convaincre : une enquête menée la même année auprès de toutes les paroisses du diocèse de Séville montre que seul 1,44% de la population se rend à la messe dominicale. Pour le reste, la puissance coloniale est bel et bien révolue, avec la perte des dernières possessions d’Amérique en 1898.
De nouvelles perspectives de conquête sont cependant apparues en 1909 au Maroc . La guerre dure jusqu’en 1927. Elle nourrit les appétits revanchards de l’armée espagnole et participe à sa brutalisation. C’est dans ce cadre qu’apparaît le cri de ralliement de la Légion espagnole : « Viva la muerte ! » Pour les militaires, très vite, l’ouvrier et le paysan « rouges » sont à traiter de la même manière que le « sauvage » du pays rifain. Cette violence débridée envers les civils marquera les répressions contre les soulèvements sociaux et accompagnera toute la guerre civile.
Le rêve empêché d'une république sociale
En 1931, pour la première fois, les socialistes accèdent au pouvoir, même s’ils ne sont pas majoritaires au gouvernement. Les volontés autonomistes se font entendre, accompagnées de rêves fédéralistes, mais seuls les Catalans obtiennent un statut à part. En 1932, la république, dont les ambitions sociales sont réelles, fait face à un coup d’État. Début 1933, les anarcho-syndicalistes andalous sont durement réprimés. La droite profite de ces divisions à gauche pour reprendre le pouvoir aux élections de 1933, les premières par ailleurs où les femmes peuvent voter.
« La démocratie, à partir de 1931, explique François Godicheau, coauteur d'un ouvrage qui rend compte des derniers résultats de la recherche sur la guerre d'Espagne, c’est l’idée de transformer le conflit social en politique, d’installer des cadres de délibération pacifiques. » Des lois sont promulguées, non pour sanctionner les désaccords, mais contre ceux qui refusent l’idée même de délibération et remettent ainsi en cause le cadre de la république, qui inscrit ainsi dans les textes le droit à se défendre. Ce qui est en jeu, ce sont les fondements mêmes du libéralisme politique. Durant les deux premières années du régime, un fort accent est mis sur l’éducation, dans un pays où l’illettrisme reste très important.
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La répression menée par la droite, notamment dans les Asturies, est vue aujourd’hui comme un avant-goût de la guerre civile. En conflit contre son peuple, cette coalition qui rêve d'un pouvoir autoritaire ne peut durer dans un régime démocratique. En février 1936, la gauche obtient la majorité absolue. Même les anarchistes ont participé en masse. Les socialistes sont en tête de cette coalition de Front populaire, mais le pouvoir est confié à des républicains. Cela n’empêche pas la droite d’agiter la menace d’une révolution marxiste.
Des rebelles qui se présentent comme les tenants légitimes du pouvoir
Alors que la violence pèse sur le climat social et politique du pays, des officiers préparent un double coup d’État qui est déclenché le 17 juillet au Maroc sous le commandement du général Franco et le lendemain en Espagne. L’armée se divise entre loyalistes et rebelles. Si les grandes villes, à commencer par Madrid et Barcelone, sont conservées par les républicains, les putschistes ont réussi à s’emparer d’une partie du territoire. La guerre civile a commencé. La question de sa responsabilité fait l’objet, aujourd’hui encore, de lectures très politiques.
« L’échec de la république , résume François Godicheau, c’est une invention des franquistes, des militaires. C’est un diagnostic qu’ils posent assez tôt dans l’histoire de la république, en faisant exister le fantasme d’une révolution. Pour eux, la république est un échec, car la république ne peut être que la république d’ordre. Cet échec, c’est pourtant le leur, puisqu’ils ne sont pas parvenus à faire de la république un régime de stabilité sociale au service des propriétaires. C’est pour ça qu’ils passent à la conspiration, au complot et finalement à l’insurrection. »
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Pour la réaction, qui rassemble des courants très divers, la république représente l’anti-Espagne, comme l’extrême droite française parle alors d’anti-France. Et ce discours a perduré jusqu’à aujourd’hui. « L’échec de la république est un thème indispensable à leur légitimation , poursuit François Godicheau. Ce totem franquiste est devenu celui d’une large partie de la démocratie aujourd’hui. Elle ne considère pas ce régime comme une première expérience démocratique dont elle peut s’inspirer. L’installation du régime actuel s’est faite sur la base de la répudiation de l’expérience républicaine comme menant au chaos . »
Un autre fait marquant, c’est l’extrême et immédiate brutalité des putschistes, y compris et surtout contre les civils. « La fascisation , conclut François Godicheau, c’est la transformation de la politique en guerre, au travers de la construction de figures de l’ennemi. À cet ennemi intérieur, il convient de faire une guerre totale. Le chef d’accusation principal mis en avant par les franquistes dès 1936, c’est "rebelión militar". Ils fusillent des civils accusés de rébellion alors que ce sont eux qui se sont rebellés. Cette inversion complète des charges de la culpabilité est vraiment typique du fascisme . »
► À lire : François Godicheau, Pierre Salmon, Mercedes Yusta, La guerre d'Espagne 1936-1939. La démocratie assassinée , Tallandier, 2026.
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