
L’ Ocean Viking , le bateau de l’organisation SOS Méditerranée, effectue une nouvelle campagne de sauvetage en Méditerranée centrale, l’une des routes migratoires les plus meurtrières au monde. RFI embarque à son bord pour cette mission.
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La corne de brume retentit et déjà les côtes italiennes s’éloignent dans le sillage du navire. Au loin, l’Etna crachote un nuage de fumée pourpre dans le soleil couchant. L’ Ocean Viking a levé l’ancre depuis le port de Syracuse pour plusieurs semaines de patrouille dans les eaux internationales au large de la Tunisie et de la Libye à la recherche d’embarcations en détresse.
L’année 2026 s’annonce déjà comme l’une des plus meurtrières en Méditerranée depuis 2014 pour les migrants partis du continent africain vers l’Europe. En six mois, 1 570 personnes ont péri en tentant la traversée selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Des chiffres sous-estimés, selon l’équipage de l’ Ocean Viking qui rappelle que des centaines de personnes disparues en mer ne sont pas comptabilisées.
Avec ses 69 mètres de long et sa coque rouge reconnaissable, le navire, battant pavillon norvégien, opérait autrefois sur les plateformes pétrolières de mer du Nord avant d’être converti en bateau de recherche et de sauvetage par SOS Méditerranée en 2019. L’ONG française a installé à son bord une clinique, des containers-refuges pouvant accueillir plusieurs centaines de rescapés, des tonnes de matériel d’urgence et trois canots à moteurs semi-rigides propulsés à flots par des grues hydrauliques pour réaliser les opérations de sauvetage. L’équipage professionnel composé d’une trentaine de personnes comprend des marins, sauveteurs, médecins, logisticiens et une équipe dédiée à l’accueil et à la protection des rescapés une fois secourus à bord du navire.
Pendant une semaine, à la veille du départ, l’ Ocean Viking s’est préparé à tous les scénarios possibles, réalisant une série d’entraînements en mer et sur le pont du navire. « Nous nous tenons prêts à gérer un afflux massif de personnes nécessitant des soins urgents. Nous pourrions être amenés à intervenir simultanément sur des cas de noyades, de déshydratations, de coups de chaleur, d’hypothermies, de traumatismes, de brûlures corrosives liées au fuel mélangé au sel. La Méditerranée est un environnement mortel et elle le devient de plus en plus. La criminalisation permanente des ONG réduit notre capacité à patrouiller en mer et rend la traversée d’autant plus dangereuse pour les personnes exilées », estime Rebecca, sage-femme et responsable de l’équipe médicale.
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En Méditerranée, les ONG toujours plus entravées
Face à cette crise majeure aux portes de l’Europe, les ONG affrétant des navires de sauvetage en Méditerranée ont de plus en plus de difficultés à agir. Constamment dans le viseur des autorités italiennes, elles dénoncent un environnement légal et sécuritaire de plus en plus répressif à leur égard, de surcroît depuis l’arrivée de Giorgia Meloni à la tête d’un gouvernement de droite radicale en 2022.
En février, ce dernier a signé un projet de loi, pouvant être adopté prochainement par le Parlement, visant à interdire l'accès aux eaux territoriales italiennes pour les navires humanitaires en cas de « menace pour la sécurité nationale » ou de « pression migratoire ». Présentée comme un « blocus naval », cette mesure, pouvant contrevenir aux conventions maritimes internationales, constitue une épée de Damoclès pour les ONG comme SOS Méditerranée déjà éprouvées par les législations italiennes en vigueur.
Depuis 2023, le décret Piantedosi ratifié par le gouvernement italien oblige les bateaux humanitaires à effectuer de longs détours pour débarquer en lieu sûr les rescapés de la Méditerranée. À chaque sauvetage, les autorités italiennes leur attribuent des ports le plus souvent au nord de l’Italie, vers lesquels les navires humanitaires ont l’obligation de se diriger « sans délai ».
« Les capitaines se retrouvent dans des situations absurdes où ils doivent choisir entre deux crimes : celui de ne pas porter assistance à des embarcations en détresse, contrevenant au droit de la mer, ou bien de ne pas respecter les directives italiennes, ce qui les expose à des amendes et une possible saisie ou immobilisation des bateaux », dénonce Tanguy, chef des opérations de recherche et de sauvetage à bord de l’ Ocean Viking .
Du fait de cette politique dite « des ports lointains », la flotte humanitaire en Méditerranée (une quinzaine de bateaux au total) déplore avoir effectué plus de 1 000 jours de navigation « inutile », en dehors des zones de recherche et de sauvetage, et dépensé des millions d’euros en frais de carburant supplémentaires.
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La menace grandissante des garde-côtes libyens
Malgré un contexte légal et politique peu favorable, les conditions météorologiques s’annoncent clémentes pour l’ Ocean Viking à l’aube de sa 48ᵉ « rotation » en Méditerranée. Aux abords de la zone de recherche et de sauvetage maltaise, pas une vague ne ride l’horizon. « Généralement, c’est en été que s’effectuent la plupart des départs depuis les côtes libyennes et tunisiennes, d’autant plus qu’aujourd’hui le léger vent du sud est favorable à la navigation pour de frêles embarcations », remarque Angelo Selim, le coordinateur de la mission de recherche et de sauvetage depuis la passerelle de l’ Ocean Viking .
C’est aussi au cours de la période estivale que les garde-côtes libyens effectuent le plus de patrouilles en mer, forçant les embarcations chargées d’exilés à prendre plus de risques. Depuis début 2026, les interceptions en mer s’intensifient, les garde-côtes libyens ont refoulé plus de 11 800 personnes migrantes vers le continent, selon l’OIM.
Depuis 2017, avec la bénédiction de Bruxelles, l’Italie a renforcé sa coopération avec les autorités libyennes alors même que, selon la mission d’enquête de l’ONU sur la Libye en 2023, les garde-côtes libyens apparaissent « étroitement liés à des milices et des groupes armés auteurs d’exactions, agissant en étroite coordination avec des réseaux de contrebande et de trafic en Libye ».
Les organisations humanitaires dénoncent l’externalisation de la politique migratoire européenne qui se rend complice de violations des droits humains commises en Libye. Dans un rapport publié en juin , Amnesty International alerte sur la coopération renforcée de l’UE avec les autorités de l’Est et de l’Ouest de la Libye, alors même que ces acteurs intensifient une « répression xénophobe et raciste à l’encontre des réfugiés et des migrants », se traduisant par des « arrestations de masse, des détentions arbitraires et des expulsions collectives ».
« Les pays européens ont consacré des centaines de millions d’euros à la gestion des migrations en Libye. Ce soutien favorise les interventions violentes des garde-côtes libyens. Ces acteurs, connus pour leurs exactions, sont récompensés lorsqu’ils interceptent des migrants. Cette coopération accrue entre l’Europe et la Libye les incite à adopter une ligne de plus en plus dure à l’encontre des migrants et aussi des navires de sauvetage », déplore Angelo Selim.
L’ Ocean Viking attaqué
Le 24 août 2025, alors que l’ Ocean Viking s’apprêtait à secourir une embarcation en détresse, l’équipage s’est retrouvé sous le feu d’un patrouilleur des garde-côtes libyens. L’embarcation, un modèle Corrubia baptisé Houn 664, n’était autre qu’un bateau fourni en 2023 par l’Italie dans le cadre d’un programme européen avec Tripoli. Si aucun membre de l’équipage ni aucun des 87 migrants secourus n’a été blessé, la passerelle et plusieurs équipements de sauvetage ont été endommagés.
À bord, le traumatisme de l’attaque est présent dans toutes les têtes. À l’approche des eaux internationales au large de la Libye, une pointe d’appréhension est palpable sur le pont de l’ Ocean Viking . Mercredi 15 juillet, à l’heure du briefing matinal, l’équipage déplore un nouveau naufrage venu ternir le tableau déjà sombre de la crise méditerranéenne. Partie de Tobrouk, à l’est de la Libye, une embarcation chargée d’une soixantaine de personnes a chaviré la veille. Seules 10 d’entre elles ont survécu. Les discussions se poursuivent sur la mise en œuvre du nouveau Pacte européen pour les migrations, qui pourrait compliquer la prise en charge des rescapés une fois débarqués en Italie.
Face à l’arsenal juridique et sécuritaire croissant déployé par les pays européens, les membres de SOS Méditerranée continuent à croire fermement à leur mission. « Il est vraiment déplorable que l’on ne parle de la crise en Méditerranée qu’en termes juridiques et sécuritaires. On oublie de regarder les histoires personnelles des protagonistes, ceux qui se déplacent car ils ne peuvent rester en sécurité où ils se trouvent. C’est une histoire d’humanité. En 2026, nous nous montrons toujours incapables de témoigner d’une once d’empathie pour des populations vulnérables. Je crois que l’approche que l’Europe est en train d’adopter manque clairement de vision à long terme. Je ne crois pas que construire des murs toujours plus hauts et accroître la surveillance soit la solution. Il existe des voies plus pragmatiques et constructives pour gérer cette situation », conclut Angelo Selim, scrutant l’horizon.
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