Les membres de la «flottille terrestre pour Gaza» détenus en Libye témoignent

Les membres de la «flottille terrestre pour Gaza» détenus en Libye témoignent

Voilà juste trois semaines qu'ils goûtent à leur liberté retrouvée. Les dix membres de la flottille terrestre pour Gaza arrêtés fin mai en Libye puis détenus durant un mois commencent à parler. Entre conditions insalubres et pressions psychologiques, ils racontent leur calvaire.

Publié le :

Lorsqu'ils cheminent le long de la route côtière en direction de l'Est libyen ce dimanche 24 mai, les dix membres de la flottille terrestre pour Gaza ne sont pas confiants. Voilà des mois qu'ils ont lancé des discussions avec le Croissant-Rouge libyen pour garantir le passage de l’aide humanitaire à Gaza. Mais après deux premiers voyages sur place pour négocier, et plus d'une semaine sans nouvelles de leurs contacts libyens au sein de l'organisation, les compagnons de route s'attendent à l'échec de l'aventure. « Comme on l'avait dit au Croissant-Rouge, on pensait faire passer un message et déposer l'aide humanitaire avant de rentrer à Tripoli s'ils ne nous laissaient pas passer », raconte Ashraf Khodja, membre tunisien de la flottille.

En arrivant aux portes de Syrte, « frontière » de la Libye divisée entre l'est et l'ouest, les dix militants sont accueillis par dix-huit véhicules blindés et quarante miliciens des forces de sécurité de Khalifa Haftar , le dirigeant de l'est libyen. « À l'évidence, ils n'avaient aucune intention de négocier », résume Achraf Khodja. Les dix compagnons sont fouillés et emmenés sans ménagement dans des véhicules, direction un centre de détention de migrants où ils passeront deux jours enfermés. « Ils nous reprochaient d'être entrés illégalement sur le territoire », raconte l'activiste tunisien. Une accusation qui ne tient pas pour les organisateurs. « La Global Summit Flotilla, qui est une initiative pacifique, a le souci permanent de faire les choses dans les règles de l'art. Les dix sont partis avec leur passeport et des visas », clame Ghazali Khous, l'un des ambassadeurs de l'organisation en France .

Après deux jours passés dans le centre de détention, isolés du monde, les compagnons d'infortune apprennent leur libération prochaine. « Les Libyens nous ont dit qu'ils avaient contacté nos ambassades et ils nous ont même fait un discours pour s'excuser et nous dire au revoir », détaille Achraf Khodja. Les dix membres de la flottille exultent sur la route de l'aéroport. Sauf que, une fois dans les airs, ils comprennent qu'ils ne sont pas en route pour Tripoli… mais pour Benghazi, siège des autorités de l'Est libyen. Le coup est rude pour la cohorte qui, dès sa descente d'avion, est cueillie par les véhicules de police sirènes hurlantes. « C'était un traumatisme psychologique terrible », confie Lucas Aguilera, l'un des deux membres argentins détenus.

À lire aussi Un convoi humanitaire pour Gaza bloqué aux portes de l'est de la Libye

Cafards, moustiques et torture psychologique

Le groupe est emmené manu militari vers une enceinte d'apparence militaire où les cellules individuelles mesurent à peine six mètres carrés. « Ce n'était pas une prison ordinaire avec des barreaux mais une porte en fer massif, avec seulement deux petites fenêtres, une en haut et une en bas. Certains de mes camarades avaient de la lumière en permanence, moi j'étais dans le noir absolu », poursuit Lucas Aguilera. C'est là que les dix amis passeront le reste de leur long séjour. Ce sont les « prisons secrètes de l'Agence de sûreté intérieure (ISA) libyenne, opérant sous l'autorité des forces armées arabes libyennes de Saddam Haftar [le fils du maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l'Est libyen, NDLR] », précise Ghazali Khous, de la Global Sumud Flotilla.

Dans ce centre de détention clandestin, les conditions de vie sont très précaires. Les espaces sombres et exigus sont infestés de cafards et de moustiques, la nourriture « immonde ». Privés de moyens de communication, y compris avec les autorités consulaires, les membres de la flottille terrestre décident de tenter le tout pour le tout. « Nous avons entamé une grève de la faim et quatre d'entre nous, nous avons même cessé de boire », raconte Achraf Khodja, qui fait partie des grévistes de la soif. L'objectif : exiger de voir un avocat et un représentant de leur ambassade respective. Au bout de quatre jours, et face à la dégradation de la santé de plusieurs membres, certains sont autorisés à recevoir des visites et à appeler leurs proches. Ils prennent alors conscience du mouvement réclamant leur libération, en Europe et ailleurs.

Mais leurs geôliers n'en ont cure et continuent de jouer avec les nerfs des dix prisonniers. « Un jour, ils nous ont fait monter dans un fourgon pour nous emmener au tribunal. Là-bas, on nous a annoncé qu'il n'allait rien se passer finalement et on nous a ramenés en prison. Une autre fois, ils nous ont apporté de la glace. Le lendemain, ils nous maltraitaient. C'était constant. Il n'y avait aucune stabilité psychologique », raconte Lucas Aguilera. Achraf Khodja, lui, ne voit pas un seul représentant du consulat tunisien et souffre même d'un traitement particulièrement humiliant. « Quand un consul d'un autre pays demandait à me voir [pour des raisons humanitaires, ndlr], les geôliers ne le permettaient pas. Quand il y avait des tâches à faire, comme vider les poubelles, ils me chargeaient de le faire. On sentait qu'ils essayaient de m'isoler du reste du groupe. D'ailleurs, ils disaient que les autres seraient libérés mais que moi je resterais ici », narre Achraf Khodja qui, en tant qu'arabophone, a servi de traducteur pour ses compagnons.

Pressions politiques

Tout au long de la détention, les dix membres de la flottille ne sont pas informés des raisons véritables de leur arrestation. « Quand ils ont vu qu'on avait des visas touristiques en règle pour la Libye, comme pour l'Égypte [deuxième étape du voyage, ndlr], ils sont passés à l'accusation du rassemblement interdit, ce qui est absurde », explique Achraf Khodja. Dans un communiqué en date du 23 juin 2026, le ministère libyen des Affaires étrangères évoque une « expulsion » décidée par le procureur général près de la cour d'appel de Benghazi, sans plus de précision. « Ils cherchaient à établir des liens avec des groupes terroristes ou prétendus tels, comme le Hamas, Daech ou les Frères musulmans », estime le cinéaste italien Domenico Centrone, dans le journal La Repubblica . « Ils ont dit qu'ils avaient reçu des informations des Égyptiens. Il est évident que la raison est politique », abonde Achraf Khodja. Une référence aux liens officieux entre le clan Haftar et Israël qui auraient pu justifier de bloquer le convoi vers Gaza. Les organisateurs de l’initiative Global Sumud Flotilla (GSF) soulignent combien le contexte a changé depuis les arrestations médiatiques et controversées des membres des flottilles pour Gaza. « Il y a eu des pressions exercées contre les États, même la Tunisie [sept membres tunisiens ont été arrêtés fin mars à Tunis, ndlr]. On a compris le message », pointe Ghazali Khous.

Finalement libérés les 24 et 25 juin, avec les efforts diplomatiques de plusieurs pays, l'Italie en tête, les membres de la flottille terrestre ne considèrent pas leur aventure comme un échec. « Cela a été un enfer de passer trente jours dans les prisons libyennes, mais ce n'est rien à côté de ce que vivent les Palestiniens depuis 80 ans. Si ce qui nous est arrivé permet une prise de conscience civique, c'est déjà une immense victoire », confie Lucas Aguilera. Achraf Khodja, qui a abandonné une carrière institutionnelle pour se lancer dans le soutien aux Palestiniens, compte bien retenter l'aventure dès que l'occasion se représentera. « Je vais peut-être me reposer un peu d'abord. Mais il ne faut jamais arrêter. Malgré les difficultés, il faut essayer de toutes ses forces pour changer les choses. Il faut montrer notre solidarité avec les Palestiniens, quoi que fasse Israël », abonde celui qui avait déjà été arrêté en octobre 2025 à bord du navire « Florida » de la GSF. Comme pour le cas des participants de la « Flottille pour Gaza » qui fait l'objet de plusieurs enquêtes, notamment en France, pour tortures et crimes de guerre, les « dix de Syrte » étudient des voies de recours judiciaires.

À lire aussi La caravane et la marche en solidarité avec Gaza stoppées en Libye et en Égypte

Newsletter Recevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail

Suivez toute l'actualité internationale en téléchargeant l'application RFI

← World News