
Le 10 juillet dernier, Lauryn Hill se produisait avec ses fils, YG et Zion Marley et Wyclef Jean sur la scène du festival Jazzablanca. L’occasion de découvrir un festival riche en jazz, avec sa programmation aussi exigeante et brillante, que populaire et planétaire.
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Dans l’avion Paris-Casablanca, ce 8 juillet, une belle proportion de passagers parle anglais, instruments de musique en bandoulière. Tous se rendent au festival Jazzablanca. Avec qui se produisent-ils ?, s’enquiert la curieuse professionnelle qui s’éveille en moi… « Oh ! Miss Hill ! » , me répondent la plupart d’entre eux, ravis de fouler pour la première fois la terre africaine. Et malgré le jet-lag qui les terrasse, la fatigue accumulée d’un interminable voyage depuis New York ou Los Angeles, une voiture vient les chercher illico à l’aéroport, pour une répétition avec Lauryn, ses fils – YG et Zion Marley – et Wyclef Jean. Si la diva est au Maroc depuis longtemps ? Nul ne sait. Le mystère enveloppe l’ex-reine des Fugees. Et sans surprise, malgré notre insistance amusée, elle ne donnera aucune interview.
En attendant « miss Hill », direction le festival. Dans le taxi, la mégapole s’étale, blanche et verticale, moderne et bouillonnante, maritime et cosmopolite, toujours surprenante, en perpétuelle reconstruction sur elle-même. Et nous atterrissons ici, à Anfa, dans ce quartier surgi de terre depuis 2019, avec ses buildings flambant neufs, aux courbes et à la géométrie improbables, sa place financière (la Casablanca Finance City), ses bureaux et ses futures infrastructures culturelles, qui encadrent un époustouflant poumon vert tout en longueur de 18 ha, auxquels viendront s’en ajouter 32, pour composer le « Central Park » casablancais.
Un paradis des sponsors
Il s’agit en réalité de l’ex-aéroport d’Anfa, premier nom de la ville, et c’est ici que Jazzablanca, vieux de 19 ans, a posé ses ailes, après avoir investi un cinéma, puis l’Hippodrome. À dire vrai, la manifestation tient autant du festival de musique que du parc d’attractions : un paradis des sponsors aux stands étincelants, qui proposent goodies , animations et autres jeux pour gagner des millions…
À la tête de l’événement, directeur de la société de production Seven PM, le fringuant Moulay Ahmed Alami a déroulé 2 hectares de pelouse synthétique pour accueillir comme il se doit les festivaliers. Ici, le moindre détail, le moindre gadget, est pensé pour leur confort : transats, lieux cosy, cuisines du monde, salon de massage… L’ex-banquier repenti parle d’« expérience », de « rencontres », et surtout, il ne mâche pas ses chiffres. Coût total de la programmation ? 10 millions d’euros. Son modèle économique ? « 66 % sponsors ; 25-30 % billetterie (650 dh, env. 60 euros, la soirée « classique », ndlr) ; et le reste, c’est le bar et les goodies », résume-t-il. Simple. Basique.
L’homme assume, et parle sans transiger d’« entrepreneuriat culturel », de « désirabilité pour des étudiants sortis d’HEC ». Sa formule, « pas facile à tenir dans un pays où la culture des festivals payants n’existe pas », confesse-t-il, lui permet d’employer 1 800 personnes pour l’événement (2 500 en comptant les artistes), et surtout d’offrir aux Casablancais une affiche musicale de haut vol.
Ainsi, cette année, aux côtés des stars planétaires – Scorpions, Juanes, Mika, Robbie Williams, Gente de Zona…–, sa programmation jazz (« pas intello », précise-t-il) se taille la part du lion – un bon 30 % ! –, et se révèle aussi virtuose que sensible et jubilatoire.
Jazz d’excellence et divin Bonga
Alors, en attendant « miss Hill », il y a de quoi se régaler sur la petite « scène 21 », ex-piste d’atterrissage : la jungle foisonnante en forme d’exploration méditative et afro-futuriste du Britannique Shabaka Hutchings ; le délicieux bain de soul pur jus de Thee Sacred Souls, originaire de San Diego ; l’explosive et cartoonesque pianiste japonaise Hiromi Uehara, qui jongle à toute berzingue sur son clavier, entre jazz et influences nippones ; les digressions rugueuses et écorchées vives du cabossé et suave chanteur de r’n’b Fantastic Negrito…
De quoi nous faire (presque) oublier le cœur de notre mission : le concert de « miss Hill ». Heureusement, après la ferveur vite refroidie du match France-Maroc, des bruits de couloir nous rappellent à l’ordre. Lauryn logerait dans le plus grand palace de Casa, le Royal Mansour ; elle aurait contacté de grands couturiers marocains et jouerait au chamboule-tout avec son planning de répétitions, au grand dam de l’organisation…
Et voici le 10, jour J. Juste avant l’icône planétaire, scène 21, un vieux lion de 83 ans subjugue la jeunesse marocaine. Sa voix rocailleuse et ultra-sensible, son groove lusophone à se damner, sa façon de râper son instrument, le dikanza, opère. « Il est génial ! C’est qui ? », s’extasient mes voisins. « Bonga ! », réponds-je, tout occupée à me déhancher sur son irrésistible semba. Il me faut pourtant m’arracher à cette magie. Sur la grande scène, « miss Hill » va démarrer… Avec une petite heure – très raisonnable – de retard, comblée par les positive vibes d’un DJ jamaïcain.
Ready or not ?
Et la voici enfin, avec sa troupe, sur une scène luxuriante – Wyclef Jean, ses fils… En tout une vingtaine de musiciens. Le show démarre en trombe, sous les flows hip-hop, à l’énergie intacte, des deux ex-Fugees. Bientôt, Lauryn Hill lance une mélodie soul, à faire se dresser tous les poils au garde-à-vous.
Depuis les années 1990, elle et son vieux complice n’ont assurément pas perdu leur verve musicale. S’ensuit, dans ce grand gala, un défilé de musiciens, YG Marley en tête, qui squatte la scène 20 minutes, du haut de ses 25 ans, avec son frère Zion, enchaînant les clins d’œil à grand-père Bob . Puis c’est au tour de Wyclef Jean de distiller ses tubes, « Guantanamera », ou son duo avec Shakira, « Hips Don’t Lie ».
Enfin, voici les deux Fugees à nouveau réunis sur des mélodies et des lyrics devenus des hymnes : « Ready or not, here I come, you can’t hide » ou le monumental « Ooh la la la, it's the way that we rock when we're doing our thing… » (« Fu-Gee-La »), repris en chœur.
L’apothéose reste l’incontournable a cappella inaugural de Lauryn Hill sur « Killing Me Softly », sans une ride : de quoi faire fondre le cœur de tous les Casablancais. Après quasi deux heures de show intense, la diva quitte les planches. En coulisse, une équipe de tournage attend la bande. « Miss Hill » a loué leur service plusieurs jours pour immortaliser son séjour marocain… De quoi forger un concert d’anthologie.
Site officiel du festival Jazzablanca
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