
Depuis 2023, la Corée du Nord et la Russie ont effectué un rapprochement éclair. Kim Jong-un et Vladimir Poutine multiplient les rencontres et les échanges entre Moscou et Pyongyang s’intensifient. Une proximité matérialisée par l’apparition d’un pont routier entre les deux pays, mais dont la mise en service se fait toujours attendre.
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La première visite de Vladimir Poutine à Pyongyang depuis 24 ans et la signature d'un accord de défense mutuelle historique : le 19 juin 2024, la Corée du Nord et la Russie relançaient à un niveau sans précédent depuis l’ère soviétique une collaboration arrivant à un moment opportun pour les deux camps. Depuis, Kim Jong-un a envoyé plus de 15 000 soldats nord-coréens et des millions d’obus – les estimations varient entre quelques millions et douze millions – dont la Russie avait grandement besoin pour sa guerre en Ukraine, en échange d’un soutien économique précieux pour une Corée du Nord plus isolée que jamais depuis sa sortie de la pandémie de Covid-19.
Deux ans plus tard, ce rapprochement est devenu concret. Un pont routier enjambe désormais le fleuve Tumen qui longe l’étroit couloir de 17 kilomètres séparant les deux pays.
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Travaux inachevés côté russe
Une construction loin d’être anodine. « Pour la première fois, des camions vont pouvoir traverser la frontière , rappelle Martyn Williams, chercheur pour le projet 38 North du Stimson Center, alors que jusqu’ici, seul un chemin de fer datant des années 1950 assure le transport terrestre entre les deux pays. Ce nouveau pont est particulièrement important pour la Corée du Nord, car il n’y a que très peu d’alternatives et c’est probablement pour cela qu’ils ont fini aussi vite. » Car si l’édifice relie déjà officiellement les deux pays depuis une cérémonie tenue le 26 avril dernier, les analyses d’images satellites montrent que l’infrastructure est loin d’être opérationnelle. « Côté russe, je dirais qu’il y a encore plusieurs mois de construction afin que les choses soient achevées, estime Martyn Williams . On peut imaginer une mise en service à la fin de l’été ou au début de l’automne. »
Les images satellites, datant du 25 juin et transmises par 38 North, illustrent ce décalage. Alors que, côté nord-coréen, un large entrepôt et un poste de douane sont terminés, l’infrastructure côté russe, certes nettement plus grande, n’est pas encore reliée au réseau routier et semble loin d’être prête à accueillir les 300 véhicules censés transiter quotidiennement sur le pont selon les experts. « La Russie a investi 110 millions de dollars de fonds publics dans ce pont, estime Anton Sokolin du site spécialisé NK News. Et Poutine est personnellement derrière le projet. Les entreprises de construction impliquées sont liées aux sphères les plus influentes du gouvernement russe. Donc le projet verra le jour, c’est certain. »
« Divine surprise »
Mais ce décalage dans l’avancée des travaux illustre aussi l’importance variable du projet pour les deux camps. Si la Russie n’a pas nécessairement besoin d’échanges économiques importants avec Pyongyang en dehors des transferts d’armes, la Corée du Nord, pays le plus sanctionné de la planète, reste extrêmement dépendante des échanges avec le voisin chinois et le rapprochement avec Moscou a offert une opportunité unique, « une divine surprise », selon Théo Clément, chercheur associé à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Le troisième des Kim et son économie de guerre ont offert un réservoir quasiment inépuisable de munitions, notamment d’obus, compatibles avec les appareils utilisés par la Russie.
À cela s'ajoutent les plus de 15 000 hommes partis se battre aux côtés des troupes de Vladimir Poutine. Un sacrifice longtemps nié par les deux camps, mais désormais mis en avant aussi bien à Pyongyang qu’à Moscou. En mai, pour la première fois, des soldats nord-coréens ont défilé sur la place Rouge, lors du Jour de la Victoire célébrant la victoire russe sur l’Allemagne nazie. Une récompense symbolique, mais qui nécessite désormais une rétribution sonnante et trébuchante. « Des Nord-Coréens meurent dans la guerre en Ukraine, l'État l’assume publiquement, il y a un cimetière pour les morts désormais à Pyongyang, rappelle Martyn Williams. Mais cela pourrait devenir très impopulaire au sein de la population nord-coréenne. Donc plus d’échanges, des produits de meilleure qualité et une économie plus prospère pourraient permettre à Kim Jong-un de limiter les critiques », estime le chercheur depuis Washington.
Augmenter les échanges de biens et de personnes
Alors que la qualité des biens envoyés par le principal partenaire économique est souvent décriée, la perspective de voir davantage de produits russes dans les supermarchés et les industries du pays est une option séduisante pour la Corée du Nord. Ce nouveau pont doit permettre d’augmenter les échanges de biens comme de personnes, selon Anton Sokolin : « Bien sûr, on ne peut pas exclure qu’il y ait du transfert de matériel militaire, mais cela est aussi censé permettre de développer le tourisme, estime-t-il. Les entreprises russes ont aussi exprimé un intérêt croissant dans le secteur agroalimentaire, l'industrie pharmaceutique et les fournisseurs de carburant. Je dirais que ce pont va aussi impliquer d'importants flux de travailleurs nord-coréens qui se rendent en Russie. »
Selon l’ONG Global Rights Compliance , basée à La Haye, 100 000 Nord-Coréens sont victimes de travail forcé à l’étranger dans des conditions dramatiques pour remplir les caisses du régime. Une large partie se trouve en Russie, mais aussi en Chine, le gigantesque voisin qui observe le rapprochement entre son seul allié militaire officiel et un partenaire majeur. Car ce nouveau pont routier baptisé Khasan-Tumangang – du nom de la ville russe frontalière et du fleuve Tumen –, se dresse à un kilomètre seulement de la frontière chinoise.
Cette nouvelle infrastructure ne risque pas de menacer la suprématie économique de Pékin, qui dispose déjà de cinq ponts majeurs et d’autres points de passage vers la Corée du Nord. Mais la hâte avec laquelle Pyongyang a fini les infrastructures autour de son premier lien routier avec Moscou détone avec la situation similaire qui s’enlise autour du Yalu, le fleuve séparant la Chine de son voisin coréen. « Depuis dix ans, il y a ce pont complètement fini, avec les douanes chinoises qui sont terminées, prêtes à l’emploi , souligne Martyn Williams , mais les Nord-Coréens viennent seulement de commencer à construire leurs installations douanières. » Les récents déplacements du chef de la diplomatie Wang Yi et surtout du président Xi Jinping à Pyongyang montrent toutefois la volonté chinoise de resserrer les liens avec Pyongyang après plusieurs années d’incertitudes, notamment autour du rapprochement russo-coréen.
Autre désagrément lié à la construction de ce pont pour Pékin, la fermeture d’une route précieuse vers la mer du Japon, dont le passage est contrôlé par la Corée du Nord et la Russie, selon Anton Sokolin. « Actuellement la Chine voit son potentiel accès à l'océan Pacifique via la rivière Tumen être bloqué par deux ponts désormais et ils ont une hauteur insuffisante pour faire passer des navires, donc cela nécessiterait une modernisation totale des infrastructures existantes pour permettre le passage de tout type de navire. » Une ambition historique de Pékin qui nécessiterait de convaincre Moscou comme Pyongyang, sans succès pour l’instant.
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