Le 10 juillet 1976, la catastrophe industrielle et environnementale de Seveso

Le 10 juillet 1976, la catastrophe industrielle et environnementale de Seveso

Le nom de cette petite ville lombarde, entre Milan et Côme, évoque surtout aujourd'hui les sites industriels à risque, dont la présence est perçue comme une menace latente. Cette classification tire pourtant son nom d'un accident industriel qui, pour n'avoir pas fait de victimes immédiates, a bouleversé la vie et la santé de centaines d'habitants, contraints pour beaucoup à quitter pour toujours les lieux où ils avaient vécu.

Publié le :

Le 10 juillet 1976, à 12h37, un nuage rougeâtre s’échappe de ce que les habitants de Meda appellent « l’usine des parfums ». Nul n’y prête d’abord grande attention. Des bâtiments de l’ICMESA, qui fabrique en fait des produits chimiques intermédiaires destinés à l’élaboration de fragrances, d'arômes, de cosmétiques et de produits pharmaceutiques, s’échappent régulièrement quelques fumées aux couleurs improbables et des odeurs nauséabondes. Ce jour-là cependant, dans cet été caniculaire où les nappes phréatiques sont au plus bas, 9 minutes plus tôt, le réacteur A101 du bâtiment B est entré en surchauffe, faisant sauter la soupape de sécurité.

Au lieu de 2,4,5-trichlorophénol, un produit servant à fabriquer un bactéricide impliqué dans l’affaire du talc Mohrange, qui a mené quelques années plus tôt à la mort de plusieurs dizaines de nourrissons, c’est un mélange de soude caustique et de dioxine, un herbicide connu pendant la guerre du Vietnam sous le nom d’ agent orange , qui se répand sur les villes de Meda et Seveso pendant une heure et demie. Le lendemain, Stefania et Alice Senno, 2 et 4 ans, qui vivent à proximité de l’usine, sont prises de vomissements. D’autres enfants présentent les mêmes symptômes. Quelques jours plus tard, des animaux commencent à mourir et les végétaux se couvrent de mystérieuses taches blanches.

Des vies et des paysages bouleversés

Les petites filles sont hospitalisées le 18 juillet. Comme d'autres, elles sont atteintes de chloracné, une maladie de peau qui laisse de profondes séquelles, notamment sur le visage. Leurs photos, parmi lesquelles un portrait iconique de Stefania hurlant de douleur prise par Mauro Galignani, sont diffusées dans la presse. Elles sèment la panique dans les deux petites villes et font le tour du monde. Le 20 juillet, la société suisse Hoffmann-La Roche, propriétaire de l’usine, finit par rendre son rapport sur l'accident et ses conséquences. Cette découverte s’accompagne d’une mauvaise nouvelle : la dioxine n’est pas soluble dans l’eau, les pluies à venir ne feront que fixer le poison dans le sol. Fin juillet, les autorités se rendent à l’évidence, il faut évacuer le périmètre le plus touché, qui prend le nom de zone A. Plus de 700 personnes sont concernées.

En tout plus de 80 000 animaux sont abattus. 15 hectares, maisons incluses, sont rasés au sol. L'intoxication de la population locale fait craindre la naissance d'enfants lourdement handicapés. Le débat sur l'avortement est relancé. La législation italienne ne l'autorisant alors qu'en cas de crainte immédiate pour la survie de la mère, un subterfuge est trouvé : les femmes y ayant recours devront consulter un psychiatre attestant de risques pour leur santé mentale. Paradoxalement, cette catastrophe sanitaire sera pour beaucoup dans la loi italienne du 22 mai 1978 légalisant le recours à l'IVG. Les sols sont décontaminés par retrait, incinération puis enfouissement dans des cuves, toujours sous surveillance. La durée de toxicité des déchets est estimée à un siècle. La zone du drame est aujourd'hui recouverte d'une chêneraie, le lieu d'une mémoire dont toute trace physique a été effacée.

À lire aussi Mattmark, le 30 août 1965: l'effondrement d'un glacier suisse fait 88 victimes

Si l'accident n'aura fait aucune mort immédiate, ses conséquences à long terme font apparaître, pour les populations les plus exposées, un doublement des cancers du sein et une augmentation significative des lymphômes, des myélomes, des leucémies et des cancers du rectum. Les enquêtes révèlent de nombreux dysfonctionnements de l'entreprise et conduisent à un procès qui condamnent six dirigeants en 1986. Les recours en appel et en cassation réduisent pourtant considérablement les peines et les responsabilités. L'entreprise suisse versera 200 milliards de lires à l'État, aux communes impactées et aux victimes. S'ajoute à cela, en 1982, le périple improbable d'une quarantaine de futs toxique, qui seront finalement retrouvés dans l'Aisne l'année suivante, avant d'être incinérés à Bâle, en 1985. Enfin, il faudra quatre opérations de chirurgie esthétique à Stefania Senno pour effacer, cosmétiquement du moins, les traces du 10 juillet 1976.

Une prise de conscience européenne: les directives Seveso

D'autres accidents industriels, comme Bhopal en Inde en 1984 ou Tchernobyl en Ukraine en 1986, auront des conséquences sanitaires autrement plus tragiques. Pour autant, le choc de la catastrophe de Seveso entraîne un bouleversement juridique au niveau européen puis mondial. Une première directive Seveso en 1982 permet le recensement des sites à risque et impose un dialogue avec les autorités quant aux dangers encourus et aux mesures d'urgence. Une seconde directive de 1996 introduit entre autres choses les notions de seuil bas et seuil haut afin d'identifier les établissements les plus à risque. Elle inclut en outre une consultation du public qui sera largement renforcée par une troisième directive de 2012. Le classement de « site Seveso » devient un standard mondial.

À lire aussi AZF: de la catastrophe industrielle à l’épopée judiciaire

Les accidents d'AZF à Toulouse en 2001 et de Lubrizol à Rouen en 2019 ont des conséquences immédiates sur la législation en France qui compte près de 1300 sites classés Seveso, dont environ 700 en seuil haut. Beaucoup sont concentrés autour des grandes agglomérations, Paris, Lyon, Marseille ou Lille et le long de la vallée de la Seine. Ces chiffres sont en valeur brute assez comparables à l' Italie voisine, mais sur un territoire près de deux fois plus grand. En 2025, en France, pas moins de 1500 incidents industriels ont été recensés, dont un tiers ont eu des conséquences suffisamment graves pour être classés comme accidents.

Newsletter Recevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail

Suivez toute l'actualité internationale en téléchargeant l'application RFI

Sur le même sujet

Inde: 40 ans après, le désastre chimique de Bhopal se conjugue au présent

Tchernobyl, la hantise de l'Ukraine, sous péril russe

Les plus grandes catastrophes industrielles en Chine

← World News