Face aux nouvelles réalités climatiques, «l’adaptation est urgente», presse le Haut Conseil pour le climat

Face aux nouvelles réalités climatiques, «l’adaptation est urgente», presse le Haut Conseil pour le climat

En France, l’instance chargée d’évaluer l'action climatique de l’État dévoile son 8e rapport annuel ce jeudi 9 juillet. Si elle constate sans surprise que les effets visibles du réchauffement s’accélèrent et révèlent le retard pris par le pays dans la préparation au « bouquet de caractéristiques climatiques », celle-ci formule aussi plusieurs dizaines de recommandations, pour moitié déjà anciennes.

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En juillet 2025, année la plus chaude de l’histoire, c’était par une chaleur suffocante que les membres du Haut Conseil pour le climat (HCC) présentaient leur examen des politiques climatiques de l’État, en plein marasme politique. Cette fois, c’est au milieu d’un troisième plateau caniculaire, symptôme d’événements plus fréquents, longs, intenses et précoces - ou « Flip », selon l’acronyme mnémotechnique du climatologue Christophe Cassou (non-membre du HCC).

« Dangers climatiques, la France face à ses responsabilités ». Le titre du rapport sonne comme un avertissement, voire une sentence, tant « les caractéristiques climatiques » sont « de plus en plus dangereuses pour la santé, pour les écosystèmes, pour les infrastructures et pour les acti­vités économiques », souligne-t-il. Facteur aggravant, « les conflits géopolitiques liés aux énergies fossiles prennent de l’ampleur, menaçant la souveraineté et la sécurité ». Et accentuent la nécessité de transitionner .

« Une inquiétude dans les priorités politiques »

Depuis le mois de mai, trois vagues de chaleur assomment les villes, assèchent les champs, fauchent victuailles, bétail et volailles, enflamment les maquis et endeuillent le pays . La « période » est « tragique », souligne le président de l'instance consultative. Jean-François Soussana a ouvert la conférence de presse en rendant un « hommage » aux victimes des canicules, exprimant la « solidarité » de l’instance à ceux qui souffrent, souvent seuls, dans la torpeur des bouilloires thermiques .

« Il y a une gravité dans le rapport, acquiesce pour RFI la climatologue Valérie Masson-Delmotte, ancienne vice-présidente au Giec et membre du HCC. Parce que le rythme de baisse des émissions de gaz à effet de serre s’est ralenti, parce qu’on mesure l’enjeu de devoir changer d’échelle dans les efforts structurants et collectifs d’adaptation et parce qu’il y a une inquiétude dans les priorités politiques sur ces enjeux-là. Or, sur les enjeux climat, ce qui importe, c’est d’avoir une vision de long terme. C’est pour cela que l’on parle de "la France face à ses responsabilités" : il s’agit d’intérêt général, de protection des personnes, des activités économiques et agricoles, des écosystèmes… »

Certes, tout n’est pas noir. Le HCC pointe des « avancées » en dix ans, depuis la signature de l’Accord de Paris , qui a d’abord « tenu » et permis de ralentir le rythme de hausse des émissions à l’international. La décarbonation de l’électricité s’accélère ainsi que le recours à cette énergie pour de plus en plus d’usages. En France le cadre juridique climatique et environnemental s’est lentement étoffé à travers une stratégie énergie-climat (Pnacc-3 et PPE), qui reste toutefois incomplète (la SNBC-3 manque à l'appel).

Mais globalement, le bilan est insatisfaisant parce que les ambitions et les mesures décidées sont partiellement mises en œuvre et sous-financées. Jean-François Soussana regrette également « une tendance récurrente à déréguler dès que cela devient politiquement ou économiquement sensible ».

Le HCC rendra son rapport au Premier ministre. Celui-ci aura six mois pour lui répondre. On gage que le chef du gouvernement le remerciera pour son travail. Puis qu'il justifiera point par point sa politique, sur peut-être 80 pages .

« Un climat qui n’existe plus »

Face aux sombres scénarii, le HCC se veut clair : « L’adaptation mise en oeuvre actuellement en France est insuffisante pour contenir l’augmentation rapide des risques climatiques ». Les canicules, pour ne prendre que le marqueur du moment (les inondations sont pourtant le premier risque pour la France ), pourraient être cinq fois plus nombreuses dans 24 ans, en 2050, si les trajectoires d’émissions carbonées se poursuivent. Avec son lot de conséquences en cascades – agriculture, alimentation, inflation, pauvreté…

« Beaucoup de choses sont faites en ce moment, peut-être n’avaient-elles pas été assez anticipées. Mais la gestion de crise n’est pas suffisante. On un besoin urgent d’adaptation à moyen terme et de réponses plus structurelles à la canicule », plaide M. Soussana. Notre développement (transports, logement, infrastructures…) s’est réalisé « dans un climat qui n’existe plus. Il faut des changements en profondeur pour limiter les risques de pertes et de dommages ».

Le rapport préconise, par exemple, d’intégrer le confort d’été de manière obligatoire dans les critères de logement décent. « Des logements ne devraient pas pouvoir être loués et devraient faire l’objet d’une priorisation de rénovation parce qu’ils sont réellement dangereux pour leurs occupants », selon le scientifique.

Valérie Masson-Delmotte voit, elle aussi, un « décalage entre ce climat qui change vite et des efforts d’adaptation qui avancent mais souvent après un évènement extrême. On se prépare, au cas où le même évènement reviendrait, mais on n’anticipe pas assez le bouquet de caractéristiques climatiques à venir ». Face à la multiplicité des risques et aux spécificités locales, la résilience des territoires par la conception et l’articulation de politiques holistiques de la transition semblent encore loin.

La France a lancé, il y a un an , un troisième Plan national d’adaptation (Pnacc-3) ainsi qu’une trajectoire de référence du changement climatique (Tracc) qui sert de repère pour le mettre en place. Le HCC réitère ses critiques sur le manque de moyens dédiés. « L’ambition n’est pas encore effective : il est indispensable de changer d’échelle dans les mesures et dans le financement de l’adaptation vu l’urgence de la situation », insiste le chef du HCC.

Canicule et coup de canif

L’I4CE, un think tank spécialisé dans l’économie de la transition (dont le directeur général est membre du HCC), chiffrait l’an dernier à 1,7 milliard d'euros le montant « spécifiquement dédié » à des politiques d’adaptation.

S’il n’existe pas d’estimations globales des besoins à l’heure actuelle, il y a des ordres de grandeur par secteur. Premier exemple, assurer le confort d’été mentionné par M. Soussana nécessiterait 4 milliards à 5 milliards d'euros par an. De même, RTE, l’organisme de gestion de transport de l’électricité, a estimé les besoins d’adaptation du réseau à 20 milliards sur quinze ans.

Jean-François Soussana constate ainsi « un refus de voir l’ampleur des efforts d’adaptation qui vont être nécessaires ». Les investissements verts (publics et privés) ont reculé de 5% en 2024, quand ils devraient doubler d'ici à 2030.

Toutefois, la note précisait que, dans les faits, « plusieurs dizaines de milliards d’euros de dépenses […] contribuent significativement » à l’adaptation via d’autres politiques publiques, induisant des co-bénéfices.

Instrument majeur, le Fonds vert, après une hausse jusqu’à 2,5 milliards d’euros en 2024, a été divisé par trois en deux ans, avec un dernier coup de rabot en mai dernier ... au lendemain de la vague de chaleur. Il est aujourd’hui d’environ 837 millions d’euros, alors que des milliers de projets locaux et de communes ont pu en bénéficier, notamment pour s’adapter. Le HCC appelle donc à le renflouer, via le projet de loi de finances 2027…

Le HCC pointe, comme l’an dernier, l’instabilité des politiques de transition, comme les dispositifs de leasing social pour la voiture électrique – qu’il appelle à généraliser – ou celui de rénovation MaPrim’Renov. « Le coût de l’inaction [climatique] est beaucoup plus élevé que le coût de la transition ». En mai, la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, a reconnu qu’il allait « falloir augmenter les ressources ».

Le « contexte budgétaire dégradé » est pris en compte par le HCC. Mais pour Jean-François Soussana, il s’agit de « revoir les priorités » : « il y a encore des milliards d’euros d’argent public investis dans des projets d’infrastructures routières notamment ». Le boulet de l’autoroute A69 en ligne de mire ? « Pas uniquement », nous répond-t-il, « il faut regarder les impacts supplémentaires en termes de trafic, donc d’émissions, et choisir parmi les différents projets routiers ». Les politiques d’adaptation sont souvent en ballotage défavorable d’autres choix de développement économique.

La décarbonation, le seul remède

Aussi l’adaptation, même financée et structurelle, ne suffira-t-elle pas. Elle n'est que le pansement aux plaies du réchauffement ; l’atténuation en est le remède. « Il y a des limites dures à l’adaptation : les animaux, les humains, les plantes ne tiennent pas dans certaines conditions de températures extrêmes, poursuit Jean-François Soussana. La décarbonation est la seule manière de réduire les risques. La gestion des crises et l’adaptation seront dépassées si nous n’allons pas rapidement vers la neutralité carbone. »

Les chiffres montrent un ralentissement de la baisse des réductions, de 3% entre 2023-2024 à 2,1% entre 2024-2025 (chiffres provisoires). En parallèle, le puits de carbone national (forêts, usages des sols) « s’est fortement dégradé » en dix ans.

Face aux coûts des énergies fossiles, « le financement des politiques d’atténuation doit être préservé », affirme le HCC, en ciblant les entreprises et les ménages dépendants de ces combustibles et financièrement fragiles. Les investissements (publics et privés) ont diminué en 2024 et stagnent en 2025, alors qu’ils devraient doubler d’ici à 2030.

Clim’, sobriété, taxe et moratoire sur l’aérien

Le rapport est riche de 82 recommandations, dont la moitié sont nouvelles et d’autres renouvelées car insuffisamment prises en compte. Il comprend aussi 11 orientations qui semblent être taillées pour intégrer un programme électoral. Les candidats putatifs à l’élection présidentielle oseront-ils s’en emparer ? Ou bien considèreront-ils que promettre puis assurer un avenir vivable et sécurisé à la population est trop risqué électoralement ?

Le HCC n’élude pas le vrai-faux débat sur la climatisation. C’est une « réponse sur le court terme » qu’il faut mettre en place « prioritairement dans les établissements scolaires et de santé », au même titre que « des espaces de proximité végétalisés, ventilés (pose de volets, ombrages, ventilateurs de plafond (brasseurs d’air) ». La clim n'est « pas un sujet qui émerge », a remarqué Gonéri Le Cozannet, co-auteur au Giec, il y avait déjà une évaluation des effets positifs et négatifs de la clim' dans le rapport du Giec de 2001 ».

Sur la très sensible question du partage de l’eau dans le secteur agricole, le HCC y observe des « reculs ». Il appelle donc à organiser « sans délai » la « sobriété hydrique en agriculture (comme prévu dans le plan Eau) » . Il recommande de fixer notamment « un objectif de consommation d’eau ». Il promeut également « des concertations pour la gestion de l’eau lors des demandes d’autorisation pour la construction de retenues de substitution », en associant « l’ensemble des acteurs de manière équilibrée pour lutter contre l’accaparement de la ressource et les conflits d’usage ». Depuis les batailles rangées autour des méga-bassines de Sainte-Soline , en 2023, le clivage demeure entre militants écologistes et certains agriculteurs conventionnels sur la gestion de la ressource. Le 3 juillet, les sénateurs ont adopté le projet de loi d’urgence agricole après l'avoir considérablement amendé, suscitant une inquiétude largement partagée, la ministre Monique Barbut jugeant qu'il mettait « gravement en péril la démocratie de l’eau ».

Au-delà de ce seul secteur, les auteurs estiment temps de « mobiliser plus largement le levier de la sobriété jusqu’ici sous-exploité », notamment sur le plan énergétique.

Pour baisser les émissions, les experts prônent « un moratoire sur l’augmentation des capacités des aéroports français, y compris l’aéroport Charles-de-Gaulle », afin de « maîtriser la hausse du trafic aérien » puis de « de planifier l’arrêt à terme de certains aéroports et liaisons ».

Enfin, le HCC appuie la demande montante d’une taxe européenne sur les « profits exceptionnels engran­gés par des compagnies pétrolières ».

« Le changement climatique pèse sur la santé, la réussite scolaire, l’emploi et les revenus des populations les plus exposées. Les gains et co-bénéfices de la transition dans ces domaines sont considérables. À ce titre, la transition écologique apparaît comme un impératif pour la stabilité écono­mique et sociale future de la France », exhorte le HCC.

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