
Comment la société arabe prend-elle position face aux massacres commis depuis le 7 octobre 2023 ? Après avoir dénoncé dans The Last Supper la trahison du pouvoir en Égypte envers le peuple après le Printemps arabe, le metteur en scène égyptien Ahmed El Attar revient au Festival d’Avignon avec Salma, mon amour , récit d’une très riche famille cairote qui a bien l’intention de profiter de la guerre à Gaza. Mais, contre toute attente, leur fille, accro à TikTok, se lance soudainement dans un combat pour la justice.
Publié le : Modifié le :
RFI : Dans quelle sorte de famille égyptienne se déroule Salma, mon amour ?
Ahmed El Attar : Il s'agit d'une famille cairote ultra-riche. On suit cette famille et la fille Salma qui, après le 7 octobre et le génocide [des Palestiniens,NDLR] qui a suivi, fait face à un choix cornélien entre ses valeurs et sa famille.
La dramaturgie de la pièce repose sur une rupture, sur un déclin long mais inévitable. Après le 7 octobre 2023 et l’attaque du Hamas contre Israël, tout va changer pour cette famille et ébranler le monde. Est-ce une pièce sur le 7-Octobre ?
Non, ce n'est pas une pièce sur le 7-Octobre qui serait une date assez erronée, le problème de Gaza existant depuis une vingtaine d'années. Voilà 20 ans qu'une population entière vit dans une prison à ciel ouvert. Après le 7-Octobre, il y a eu aussi un génocide qui se poursuit aujourd'hui encore. Du coup, se focaliser sur une date précise me paraît assez compliqué. La pièce n'est ni sur le 7-Octobre, ni sur le génocide. Elle est vraiment sur l'avenir. Qu'est-ce qu'on attend de la jeunesse, de la génération d'aujourd'hui qui vit tout cela à travers les écrans, à travers les médias et à travers les changements que les sociétés sont en train de vivre ? Ce ne sont pas seulement les sociétés arabes qui sont en train de changer à cause de cela, c'est aussi le cas des sociétés occidentales.
À lire aussi Rébecca Chaillon, metteuse en scène afro-féministe, en un mot, un geste et un silence
Il y a un manque de liberté d'expression. On le voit en Allemagne, on le voit aussi un peu en France, on le voit aux États-Unis, on le voit en Angleterre. Le monde est en train de vivre des changements dont les conséquences vont être vécues par la génération à venir. C'est un spectacle sur l'avenir de cette génération Z, une génération que j'appelle la génération sacrifiée, parce qu’on lui laisse un héritage de destruction et de conflits sur fond de montée de l'extrême droite et d'écroulement écolologique. Et on a le culot de les accuser d'être une génération perdue ! En fait, c'est une génération sacrifiée et il faut se rappeler que c’est elle qui va porter ce fardeau. La pièce est un message d'espoir et d'amour à cette génération.
Salma est la jeune fille de cette famille très riche. C'est elle qui découvre sur TikTok les réalités de cette guerre à Gaza. La suite de l’histoire se déroule aussi sur la plateforme quand celle-ci y dénonce, très émue, les crimes commis dans l'enclave. Salma, est-ce juste une fille fragile de la génération TikTok ou la voyez-vous comme une héroïne ?
C'est un peu les deux. On ne naît pas héros ou héroïne, c'est la vie qui nous révèle dans les moments difficiles. Salma, c'est ça : une petite fille fragile d'une famille très aisée qui vit une vie protégée, complètement séparée du monde. En découvrant ce qui se passe, elle décide de suivre son cœur, ses principes. Mais elle se heurte à la société et à sa famille qui en est une petite représentation. C'est là où le choix est impossible. Elle doit choisir entre sa famille, les êtres qui lui sont les plus chers, et ses principes.
Dans votre pièce, on entend parler des victimes, on voit les profiteurs de la guerre, les opportunistes. Était-ce un choix délibéré de ne pas parler des responsables de cette situation ?
Une œuvre artistique n’est pas un reportage médiatique ni un documentaire. Ce n’est ni un article de journal, ni un livre qui analyse la situation politiquement. Une œuvre artistique va au-delà. Je ne veux pas mettre sur scène ce que les gens peuvent avoir chez eux en accès libre, sur leur téléphone, à la télé, tout le temps. Ils viennent voir un spectacle pour voir la vie d'une autre façon, pour avoir une autre perception des choses.
À lire aussi Festival d'Avignon: «Maldoror», la pièce de trop de Julien Gosselin?
Pour cette famille, la guerre à Gaza se passe à 800 kilomètres, trop loin selon elle pour s’en préoccuper ou s'en soucier. Aux sociétés occidentales, on reproche souvent ce décalage entre la réalité sur place et la perception des faits. Dans la présentation de votre spectacle qui figure dans le programme du Festival d’Avignon, les spectatrices et les spectateurs sont avertis que « ce spectacle contient l’utilisation d’armes factices et de coups de feu ». C’est un décalage presque comique entre la précaution maximale prise envers le public et les massacres évoqués dans la pièce, perpétrés contre des dizaines de milliers d’enfants et de femmes, mais qui restent impunis.
Oui. Je suis assez critique à l’égard de la manière dont on essaie de se protéger en Occident. En fait, la vie est tout le temps faite de choses qui sont inattendues : la mort, les accidents, les choses de la vie… Et avertir le public parce qu’il y a trop de lumière ou un niveau sonore élevé,, je trouve cela un peu… Mais bon, c'est comme ça, on fait avec. De toute façon, même avec l'avertissement, le public est surpris, on ne s’attend pas à la fin, et c'est ça le plus important pour moi.
Le décor ressemble à une forêt de barreaux noirs suspendus au plafond. Les personnages ne peuvent jamais aller tout droit. Est-ce une manière de faire apparaître les errements des âmes et des convictions morales ?
Oui. On est dans un labyrinthe, dans quelque chose qui pèse. C'est important de se rendre compte qu’on est tous un peu prisonniers de nos vies, jusqu'à un moment où on décide de changer ou de faire autre chose, d'évoluer.
Newsletter Recevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail
Suivez toute l'actualité internationale en téléchargeant l'application RFI
Sur le même sujet
Festival d'Avignon: «Maldoror», la pièce de trop de Julien Gosselin?
Rebecca Chaillon, avec «La parabole du seum» propose une fable de résistance au festival d'Avignon
Tiphaine Raffier s'empare du débat sur la fin de vie avec «L'hors présence» au Festival d'Avignon