
Avec « Maldoror » présentée en ouverture du Festival d'Avignon, l’enfant terrible du théâtre contemporain, Julien Gosselin, 39 ans, reste fidèle à lui-même. Montée dans la Cour d’honneur du Palais de papes, la pièce tient toute ses promesses : « Que la forme du théâtre explose littéralement ». Mais dans ce voyage de cinq heures dans l’abîme humain entre la terreur, la poésie et le mal, quel est le sort réservé aux spectateurs et à leur volonté ? Subir ? Réagir ? Agir ?
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De notre envoyé spécial à Avignon,
« Certaines scènes peuvent heurter la sensibilité du public. Niveaux sonores élevés. Mise à disposition de bouchons d'oreilles. Gourdes et thermos de moins de 50 cl sont autorisés ainsi que des petits encas. Coussins autorisés. »
Comment se préparer à voir une pièce de plus de cinq heures dans le lieu le plus prestigieux du Festival d’Avignon, la Cour d’honneur du Palais des papes, mais dont les avertissements pour le public sont vingt fois plus longs que son titre ? Certains ont visiblement tout simplement choisi de ne pas y aller. Lundi 6 juillet, à midi, la situation est extrêmement rare : il y a encore des places disponibles pour toutes les représentations jusqu’à vendredi… Parmi celles et ceux présents ce soir, chacune et chacun a sa propre recette pour tenir jusqu’au petit matin :
« Je me suis entraîné l’année dernière en allant voir "Le Soulier de satin", avec ses sept heures et cinquante minutes », déclare Pierre, la quarantaine, venu de Lille pour voir Maldoror en t-shirt ocre. Espadrilles aux pieds, Simon, de Liège, en Belgique, lit un livre pendant qu’il fait la queue pour entrer : « Je travaille dans le milieu théâtral, j’ai l’habitude de voir de longs spectacles ». Seo-yun, de Séoul, autour de la trentaine, a hâte d’assister enfin à la représentation : « J’ai une bouteille d’eau et un coussin dans mon sac ». Isa, une vingtaine d’années, confie avoir juste « bien mangé avant » avec son amie Maylis, toutes les deux venues d’Aix-en-Provence. « Mais nous nous sommes préparés psychologiquement, car nous avons déjà vu l’un des précédents spectacles de Julien Gosselin. »
« Maldoror », là où « l’art côtoie le mal »
Après Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq en 2013, puis l’adaptation de 2666 , roman-fleuve inachevé de Roberto Bolaño, en un spectacle de onze heures, en 2016, suivi par Extinction , pièce de cinq heures sur la destruction totale de l’art européen, Gosselin est donc revenu à l’écrivain chilien Roberto Bolaño. Maldoror est présentée comme une pièce où « l’art côtoie le mal », et où les comédiennes et comédiens déclament la poésie et la littérature nazies en Amérique du Sud après le coup d'État militaire au Chili, en 1973. Maldoror a tout pour faire peur.
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La relation de Julien Gosselin avec l’immense Cour d’honneur du Palais des papes est particulière. Pour lui, c’est d’abord un lieu qui n’est absolument pas adapté pour le théâtre. De l’autre côté, il considère que c’est justement cela qui le rend parfait pour y présenter sa pièce. L’Inferno, de l’Italien Romeo Castelucci, lui avait donné le goût d’investir ce lieu mythique du Festival. En 2008, le metteur en scène expérimental avait transcendé la hauteur du palais avec un alpiniste qui en escaladait la paroi à mains nues. Une autre fois, depuis la fenêtre du dernier étage, il avait laissé tomber une balle rouge sur la scène. Gosselin, au contraire, nous invite dans les entrailles de ce haut lieu du théâtre. Filmé en direct, un comédien transformé en spéléologue, appareillé avec des sangles, crochets, mousquetons et casque, descend par une trappe dissimulée dans le plancher de la scène. La caméra nous emmène au fond d’un puits resté longtemps inexploré. Nous sommes arrivés dans les sous-bassements et les tourments de nos existences. La pièce peut commencer.
Une mise en scène mégalomane, sans limites et violente
« Il est devenu féroce, comme ce qu’il lit. » Cette phrase, projetée sur un écran de probablement quinze mètres de largeur et prononcée sous l’ambiance sonore d’une jungle, sera suivie d’un autre avertissement : « Il n’est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre. » Pour cette pièce, Julien Gosselin s’est inspiré des écrits du poète, romancier et nouvelliste chilien Roberto Bolaño (1953-2003) et du poète franco-uruguayen Lautréamont (1846-1870). Ce dernier avait notamment publié Les Chants de Maldoror , un poème énigmatique, écrit comme un collage, autour de Maldoror, personnage misanthrope, cruel et pervers.
Comme toujours chez Gosselin, la mise en scène est mégalomane, sans limites et violente, avec une déflagration de moyens déployés sur scène. Violente envers le théâtre, violente envers les histoires à vivre, mais aussi, et surtout, envers les spectatrices et spectateurs. On assiste à une enquête et une mise en scène monumentale des traces visibles et invisibles laissées par la dictature chilienne. La figure du poète est un personnage clé. Pour Bolaño et Gosselin, c’est son imaginaire qui est à la racine du mal. Dans Maldoror , la poésie et la littérature n’adoptent pas la posture de la résistance, mais sont intimement liées à la violence et souvent l’instigateur du mal. Assis sur les gradins, nous sommes les spectateurs impuissants de ce jeu cruel montrant avec délice comment le mal survit, s’adapte, s’entraide, s’entraîne.
Des comédiennes et des comédiens plus grands que la vie
Dans la foulée, il est question de « Blitzkrieg » et de « pureté de la race ». Un drapeau avec une croix gammée défile même sur la scène de la Cour d’honneur. On voit des hommes crucifiés, arrogants ou agonisant. Des souvenirs tronqués font surface. Des décennies plus tard, le bébé bercé par Hitler ne peut guère se souvenir de ce moment-là, pourtant jadis vécu comme « le moment le plus heureux de [s] a vie ».
Les comédiennes et comédiens se livrent à nous et à l’histoire incarnée avec une justesse incroyable, une virtuosité étonnante et souvent glaciale. Des vidéastes tournant autour d’eux projettent chaque détail sur les grands écrans accrochés au mur et posés au milieu de la scène. Chaque cil devient aussi imposant qu'un arbre, chaque sourire se lit comme un livre, chaque larme devient un orage, chaque gémissement se transforme en un monde en ruines.
Leurs voix sont poussées par le volume et les histoires terrifiantes racontées. Tout est un cri. Reste à savoir jusqu’où nos tympans et nos émotions vont résister… La saturation de l’espace par les effets multipliés est certes efficace d’une certaine façon, mais apparaît souvent dispensable, vu la présence et la puissance extraordinaires des comédiennes et comédiens.
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La critique face au maelstrom d'expressions artistiques
Au cœur de Maldoror se trouve un homme aux identités multiples, en fuite pendant des décennies. Seule son idéologie nazie est restée stable. Poète, tueur en série et pilote au service de la dictature chilienne, Carlos Wieder incarne le mal absolu et éternel tout en dessinant des poèmes dans le ciel. L’histoire racontée au théâtre s’appuie sur des interrogatoires d’anciens nazis pour rendre visible toute l’ampleur du mal et la banalité de son existence dans tous les pays et toutes les langues.
Peut-on critiquer un spectacle de cinq heures dont on n’a vu que les deux premières heures ? La réponse est dans la question. Et c’est bien celle formulée par Julien Gosselin : d’où vient la fascination pour le mal ? Pourquoi s’approcher de la violence ? Une réflexion cruciale, à la fois pour les auteurs convoqués, pour le metteur en scène qui en fait la matière première de son art, mais aussi pour le spectateur qui doit se positionner par rapport à l’émergence des sujets violents, mais aussi par rapport aux forces monstrueuses déployées sur scène dont il est le seul destinataire, pour ne pas dire la cible.
Maldoror est un maelstrom de mots, de voix, d’images, de sons, de lumières libérées, voire déchaînées. Ces éléments sont tirés sur les spectateurs comme les balles d’une mitrailleuse. Le public se retrouve en permanence sur la défensive, face à un metteur en scène s’exprimant violemment par un orage permanent de sons, avec des images en mode staccato projetées sans répit sur deux immenses écrans, souvent divisés pour encore renforcer l’effet.
Quand le spectateur « rentre dans les rangs »
Un dispositif aussi impressionnant et intelligent que terrifiant et oppressant. Gosselin joue sur tous les tableaux, s’exprime sans limites. En revanche, les hommes et femmes littéralement « rentrés dans les rangs », autrement dit les spectateurs et spectatrices, se voient plutôt dépossédés de leurs capacités. Saturés jusqu’à un point de non-retour, ils sont forcés de suivre le chemin creusé par le metteur en scène, impatient de faire en sorte que « la forme du théâtre explose littéralement, qu’elle se désagrège ». Quant au spectateur, comme une personne aspergée par de l’eau bouillonnante, il n'arrive, la plupart du temps, à penser qu’à une chose : survivre.
Le théâtre de Gosselin envahit les sens du public. Le trop-plein est ce qui le fait exister. Les images s’occupent de la vue, la musique électronique mixée en directe s’attaque à l’ouïe et - à travers les vrombissements du son - également au toucher. Même l’odorat est sollicité, à travers les fumigènes diffusant leur part d’odeur… À certains moments, la totalité des effets déstabilise encore un autre sens, l’équilibrioception. Ce sens coordonne les impressions et les sensations fournies par la vision, l’oreille interne et la sensibilité interne, pour permettre à l’individu de se maintenir et de se mouvoir normalement.
Dans Maldoror , Julien Gosselin se met à montrer les mécanismes et les soubassements du mal absolu. Il invite les nazis en fuite sur le plateau. Les anciens SS et administrateurs de l’extermination des juifs sont bien installés dans leurs refuges en Amérique du Sud. Et ils rêvent déjà de créer un camp de concentration idéal pour les ennemis de la dictature, pour pouvoir enfin anéantir toutes les forces et les idées opposées et créer un peuple « pur ».
Partir ? Rester ? Souffrir ? Apprécier ?
Bien sûr, cette démonstration théâtrale du mal ne fait pas l’économie d’agressions. Il y a un déferlement créé sur le plateau à destination du public. Les histoires d’horreur, les situations de terreur, les tortures pratiquées, envoyées sans scrupule par un nombre incalculable de stimulations et d’effets placent chaque spectateur face à lui même pour prendre une décision – ou pas. Partir ? Rester ? Souffrir ? Apprécier ?
Elsa et Tiphaine, toutes les deux la vingtaine et les cheveux joyeusement colorés, sont parties après le premier acte : « Je n’en pouvais plus. Déjà, après la dernière pièce de Julien Gosselin, je me suis jurée : plus jamais » . « Avec ses pièces de cinq heures et sa musique électronique à fond, il terrorise le public pour satisfaire son ego. En plus, déployer sur grand écran la poésie et la littérature nazie en Amérique du Sud, c’était la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. ». Parmi les presque deux mille spectateurs de la Cour d’honneur, lors de la première pause à minuit, très peu ont tourné le dos à l’exploration du mal façon Julien Gosselin. Sexagénaires, Marie et Catherine, elles, en font partie : « On l’a beaucoup aimée. Même si c’était parfois trop violent, trop agressif, on était ravies de voir le dispositif avec le son, la musique, les magnifiques comédiens, les images agrandies et multipliées. Mais le spectacle est beaucoup trop tard. Nous n’étions pas prêtes à tenir trois heures de plus ! »
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