Entrée en vigueur d'une loi sur l'«unité ethnique»: «C'est le régime chinois d'aujourd'hui, l'obsession sécuritaire»

Entrée en vigueur d'une loi sur l'«unité ethnique»: «C'est le régime chinois d'aujourd'hui, l'obsession sécuritaire»

Alors que le Parti communiste chinois fêtait, mercredi 1er juillet, ses 105 ans, une loi portant sur « l'unité ethnique » du pays est entrée en vigueur. Elle vise à promouvoir « l'harmonie sociale » et « l'identité nationale partagée » parmi les 56 groupes ethniques reconnus dans le pays. Mais des représentants de minorités, notamment ouïghoure ou tibétaine, dénoncent un texte visant à effacer leur culture au profit de la majorité han. Éléments de compréhension avec Emmanuel Lincot, spécialiste de l'histoire politique et culturelle de la Chine contemporaine.

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RFI : Il y a officiellement 56 ethnies reconnues en République populaire de Chine , dont les Han (plus de 90% de la population). Qui sont les autres ?

Emmanuel Lincot : Notons d'abord que cela recoupe seulement pour partie la réalité ethnique du pays. En définitive, il y a beaucoup plus d'ethnies. Mais si l'on s'en tient à la répartition officielle, ces minorités ne représentant grosso modo que 9% de la population totale de la Chine, vivent néanmoins réparties sur 60% du territoire. Elles se trouvent sur les régions frontières, et c'est donc une question sensible : à tort ou à raison, elles ont été parfois accusées de collusion avec des agents de l'extérieur. Et c'est vrai en particulier des musulmans, aujourd'hui encore souvent taxés de complicité avec un islam radical.

La question des minorités ethniques est très politique, et depuis son arrivée au pouvoir, Xi Jinping n'a de cesse que de vouloir les homogénéiser. On peut même supposer qu'à terme, il n'y aura plus de citoyenneté multiethnique. Sur les cartes d'identité, par exemple, est mentionné le fait d'être un Tibétain, un Mongol ou autres. Peut-être n'y aura-t-il un jour plus que des Chinois. C'est une machine intégratrice extrêmement puissante. Une partie de l'élite de ces minorités bénéficie du développement inouï des 50 dernières années.

On parle souvent du Tibet , des Ouïghours , vous avez mentionné les Mongols. Pouvez-vous citer d'autres groupes minoritaires ?

Pour aller vite, vous avez les minorités tibéto-birmanes, essentiellement regroupées dans le grand sud, c'est-à-dire, géographiquement et culturellement, en dessous du fleuve Bleu, et en particulier dans la région du Yunnan, où se trouvent 26 minorités ethniques, ce qui est considérable. Vous avez des Miao, des Dai, des Yao, des Dong, des Zhuang, groupe ethnique de dizaines de millions de locuteurs, essentiellement dans la province du Guangxi et qui, à partir des années 1950, a bénéficié de l'invention d'une écriture alphabétique propre, avec un système d'intonations spécifique figurant notamment sur les billets de banque, au même titre que les sinogrammes chinois, le tibétain, le ouïghour et le mongol. Il y en a bien d'autres : les Coréens, etc.

C'est un héritage du soviétisme et de Mao, avec notamment des régions autonomes, sur le papier, mais aussi une politique de discrimination positive. Ces piliers sont-ils remis en question par la nouvelle loi sur « la promotion de l'unité ethnique et du progrès » entrée en vigueur ce mercredi 1er juillet 2026 ?

En partie, même si cet héritage reste très important et remonte à la conférence de Bakou, en Azerbaïdjan soviétique [en 1920, NDLR], à laquelle avait participé Lénine, et qui avait notamment désigné l'appartenance à l'islam comme un principe de reconnaissance ethnique. Cela peut paraître curieux, car si vous êtes Français et musulman, vous n'êtes pas considéré comme une ethnie à part, alors que du côté ex-soviétique et chinois, dès lors que vous êtes musulman et reconnu comme tel, cela vous confère une singularité ethnique. C'est ce que l'on appelle les Hui, littéralement « être retourné », soit « converti ». Cet héritage perdure. Mais évidemment, ce texte de loi et tout ce que nous avons pu observer depuis ces dernières années montre qu'il y a une sinisation à marche forcée largement encouragée par Xi Jinping .

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La Chine est dotée d'une écriture commune pouvant se lire dans plusieurs langues. N'est-ce pas là une spécificité à préserver ?

Vous avez un très grand nombre de langues à part entière, reconnues comme telles. Et vous avez la langue écrite, vecteur d'unification pendant des siècles. Ce sont les sinogrammes, et ces derniers ont été en usage, y compris dans des régions étrangères à l'empire, du Vietnam au Japon où ces « kanji » restent utilisés. C'est effectivement une grande singularité. Cette langue écrite peut être lue par tous, tout en étant prononcée différemment. Au XVIIIe siècle, des savants comme Leibniz prônaient même son utilisation en vue de créer une langue universelle, dans le contexte d'un Emmanuel Kant, prônant la création d'une société universelle. Cette dissociation entre le phonème et le sens a beaucoup fasciné les Européens.

L'écriture chinoise a été simplifiée dans les années 1950, à l'instigation de Mao Zedong, qui la souhaitait afin d'atteindre in fine, même, une « latinisation » [via le pinyin, transcription latine du mandarin, NDLR]. Finalement, il n'a pas réussi à aller jusque-là. Nombre d'intellectuels chinois s'y sont opposés, estimant que si l'on abandonnait les caractères chinois, la Chine perdrait son caractère. En même temps, il ne faut pas exagérer la portée, l'universalité, sur le plan historique, de cet outil prodigieux. Jusqu'au début du XXe siècle, à peine 5% de la population de l'empire est en mesure de lire, d'écrire, de compter. La vulgarisation n'a été que très récente.

Pour résumer, le pinyin est pratique pour l'informatique, mais on continue de lire, sur le continent, en chinois simplifié, et de prononcer ces sinogrammes différemment en cantonais ou en mandarin, tandis qu'à Taïwan , on continue d'écrire en caractères chinois traditionnels ?

Oui, et cela démontre aussi un éclatement du monde chinois. Au Japon, à Taïwan, on utilise les caractères de forme traditionnelle, et non en Chine communiste. Les nouvelles générations ont parfois du mal à lire les textes de leurs contemporains, dans les deux sens.

Avec la nouvelle loi, il ne s'agit plus seulement de simplifier l'écriture, mais de renforcer considérablement l'usage du mandarin, langue majoritaire, dès la maternelle et dans tous les domaines publics, y compris dans les régions autonomes où il devient prioritaire sur les langues locales...

C'est déjà la langue de la promotion sociale. Dans toutes les administrations, on a recours au mandarin seul. Il s'est imposé y compris à Hong Kong . Dans l'armée, c'est le mandarin. Le processus est somme toute assez commun. Ce n'est pas très politiquement correct de le dire, mais la Chine poursuit une œuvre de « colonisation » sur le très long terme, y compris vis-à-vis du Tibet, du Xinjiang, régions qui n'ont pas toujours été administrées par Pékin, loin de là. Le mandarin finit par s'imposer à des populations qui ne l'avaient absolument pas en usage.

La France n'a pas de leçon à émettre, depuis François Ier jusqu'aux tranchées de la Première Guerre mondiale, mais néanmoins, n'aurait-il pas été plus chinois de cultiver ce multilinguisme ?

Non, justement, c'est très révélateur d'une volonté de siniser à la fois les institutions, et l'ensemble des populations. Mais c'est vrai qu'à l'échelle des siècles, c'est nouveau. On peut sérieusement supposer qu'à terme, la langue ouïghoure ou le tibétain seront considérés comme archaïques. De facto, c'est déjà le cas, quand vous voulez faire passer des messages, ou à l'école. Il y a des drames, au passage. De jeunes enfants sont arrachés à leur famille pour être envoyés à Shanghai ou Pékin. Ils finissent par oublier leur langue maternelle. Il y a une volonté de faire des petits Tibétains de bons Chinois, tout comme les Français, sous la IIIe République, prétendaient que les Sénégalais et les Khmers avaient pour ancêtre commun Vercingétorix.

« Nos ancêtres les Han » ?

Voilà. D'ailleurs, dans n'importe quel musée chinois, la frise chronologique est celle fixée par la culture des Han. Les cultures tibétaine ou ouïghoure sont marginalisées. On ne rappellera qu'en sourdine que l'empire mongol ou l'empire tibétain ne sont que des accidents de l'histoire, et encore.

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L’article 46 dispose que les organisations religieuses doivent promouvoir l’identité chinoise commune, persister dans la sinisation des religions, adapter celles-ci à la société socialiste et guider les croyants et cadres religieux dans le sens du patriotisme et de l’harmonie voulue par le Parti. Est-ce vraiment nouveau ?

Non, ça ne l'est pas. Depuis l'avènement de la RPC, il faut là encore siniser les religions. Cela peut atteindre le grotesque. Il existe désormais des Bibles où vous lirez jusque dans les Évangiles des aphorismes de Xi Jinping. Il s'agit, pour le pouvoir, de contrôler le clergé, surtout lorsque l'on parle de communautés aux origines lointaines comme les bouddhistes, les musulmans ou les chrétiens. Ces dernières peuvent avoir des liens supposés avec des puissances étrangères, le Vatican par exemple.

Le confucianisme est-il compatible avec l'adoption d'une religion ou d'une autre forme de spiritualité ?

Vous pouvez être confucéen et catholique ou musulman. D'autant que les principes fondamentaux du confucianisme concernent l'altruisme, la construction de l'humanisme, des rapports si possible équilibrés, de générosité, etc. Nombre d'intellectuels ont mis le doigt sur le fait qu'il y avait convergence. Le confucianisme lui-même, critiqué durant la Révolution culturelle, a le vent en poupe dans la Chine de Xi Jinping. C'est une façon pour le pouvoir de déléguer un certain nombre de responsabilités sociales auprès d'associations qu'il contrôle, et de fluidifier les rapports sociaux.

Le confucianisme, a priori, est une manière de vivre ensemble à la chinoise. Il présente donc moins de dangers de « contamination » par des puissances étrangères. Mais vous en avez plusieurs acceptions. L'une est officielle, c'est celle dite à la Singapourienne, de respect sacro-saint de l'autorité et de soumission à l'autorité. Et vous avez un confucianisme social également, qui vise simplement à faire le bien autour de soi pour s'élever spirituellement. C'est très complexe, la société chinoise d'aujourd'hui. Elle est sous la férule d'un parti qui se réclame encore du marxisme-léninisme, mais qui affiche une tolérance souvent réelle, par rapport à des milieux religieux ou des communautés spirituelles comme les confucéens.

Le taoïsme reste la religion première. D'un point de vue des rituels, il transparaît dans toutes les pratiques quotidiennes de la vie, y compris le langage. Pour synthétiser, il s'agit de comprendre l'univers comme une fluidité d'énergies avec des mutations permanentes. On ne s'attache à rien, parce que les choses changent constamment. Et en même temps, notre environnement, y compris intérieur, est à la fois traversé d'entités yin et d'entités yang. C'est l'équilibre entre elles qui permet d'harmoniser le soi en tant qu'humain par rapport au cosmos.

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Au-delà des inquiétudes exprimées quant à la place des minorités sur le territoire chinois, des craintes s'expriment autour de l'article 63 de la nouvelle loi en vigueur, portant sur la répression transnationale et extraterritoriale. Les Chinois pourront désormais traquer les discours qui contreviendraient à l'unicité ethnique au-delà des frontières du pays, au sein des diasporas…

C'est le but affiché, c'est le régime communiste chinois d'aujourd'hui. C'est l'obsession sécuritaire. Tout le reste doit être sacrifié au nom de l'unité nationale. Cela consiste, hélas, à gommer toute la richesse et l'hétérogénéité réelle de la Chine. Le risque, à terme, c'est l'exercice d'une emprise encore plus dure. Mais c'est aussi révélateur de crispations liées à un contexte social, économique particulièrement difficile. Les indicateurs de l'économie sont au rouge. Il y a une gronde sociale, de plus en plus de chômeurs parmi les jeunes, et fondamentalement, la question qui traverse toute la société chinoise depuis près de 50 ans, c'est la question du sens. Et c'est la raison pour laquelle il y a une telle attirance pour les religions. Est-ce qu'il y a du sens à vouloir construire des villes absolument démentes comme Chongqing ? Quel est le sens de construire des barres HLM en plein désert pour la seule spéculation immobilière ?

Dans les cercles proches du PCC, après les crises au Tibet et autour des Ouïghours, des travaux de sociologues, d'économistes, se sont mis à fuser, affirmant qu'imiter l'URSS sur ce point avait été une erreur. Ce sont les crises qui ont débouché sur cette réforme ?

Je dirais plutôt que Xi Jinping est un homme né en 1953, un contemporain de l'effondrement de l'Union soviétique. Comme pour tous les dirigeants communistes chinois d'aujourd'hui, à ses yeux, le symptôme de cet effondrement le plus manifeste était lié à une trop grande permissivité, une trop grande libéralité du pouvoir communiste vis-à-vis de la société civile soviétique et de ses croyances. Pas question de réitérer les erreurs s'étant avérées selon lui fatales en 1991.

Emmanuel Lincot est professeur à l'Institut catholique de Paris, et directeur de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Il a signé récemment l'ouvrage Chine-Inde: La guerre des mondes , aux Éditions du Cerf.

Inquiétudes autour des poursuites permises par l'article 63 de la nouvelle loi

Les organisations et les individus en dehors du territoire de la Chine continentale portant atteinte à l’unité ethnique « seront tenus responsables juridiquement ». L’article 63 est clair : critiquer la politique d’assimilation de Pékin, même à l’étranger, peut donner lieu à des poursuites. Une source d’inquiétude pour les étudiants chinois à l’étranger ou pour les opposants en exil soutenant la cause des Ouïghours ou des Tibétains.

Difficile d’imaginer comment la justice chinoise pourrait concrètement les poursuivre à l’étranger sans la coopération des autorités locales, mais rentrer au pays présente un risque d’arrestation et les familles de ces militants sont parfois encore en Chine.

Le texte s’apparente à « une répression transnationale », a dénoncé le Premier ministre taïwanais Cho Jung-tai. Car la loi mentionne explicitement l’île, indépendante de fait mais que Pékin considère comme faisant partie de son territoire. La loi considère les 23 millions de Taïwanais comme appartenant à la nation chinoise. Une attaque claire à la souveraineté de Taipei. Un membre du gouvernement a d’ailleurs appelé ses ressortissants à éviter de se rendre sur le territoire chinois, sauf en cas de « nécessité absolue ».

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