
Si 250 ans après la déclaration d'indépendance, tout le monde connaît les noms de George Washington ou de Benjamin Franklin, la révolution américaine est aussi peuplée de héros méconnus. Certains sont issus de minorités marginalisées et pourtant constitutives de l’histoire des États-Unis : femmes du peuple ou de la haute société, leaders autochtones, esclaves afro-américains. Petit tour d’horizon.
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Pendant longtemps, l’histoire de la guerre d’Indépendance s’est focalisée sur les personnages célèbres et les batailles décisives. Dans la seconde moitié du XXe siècle, le mouvement des droits civiques et l’émergence de l’histoire sociale ont poussé les chercheurs à une lecture plus inclusive des événements. Les questions relatives aux Afro-Américains, aux peuples autochtones et aux femmes ont permis de jeter une lumière nouvelle sur l’implication de ces groupes sociaux dans la révolution américaine, révélant au passage des profils et des parcours surprenants.
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♦ James Armistead Lafayette , l’esclave espion
Parmi les figures méconnues de la guerre d’Indépendance, celle de l’esclave James Armistead est l’une des plus romanesques. Originaire de Virginie, il s’engage dans l’armée continentale en 1781 avec le consentement de son maître. Il est affecté au service de La Fayette, qui décide de l’employer comme espion. Le marquis français l’envoie dans les lignes adverses où il rejoint les troupes du général félon Benedict Arnold en se faisant passer pour un esclave en fuite. Il gagne la confiance du célèbre traître en guidant ses hommes dans la région. Arnold, persuadé d’avoir trouvé un informateur fiable, l’envoie même espionner le camp américain : Armistead devient un agent double. Il recueille des renseignements dans le camp britannique pour les rapporter à La Fayette, tout en fournissant de fausses informations aux forces d'Arnold.
Lorsque ce dernier quitte la Virginie, Armistead devient le messager d’un autre général ennemi, lord Cornwallis. Il a alors accès aux conversations des officiers qui parlent librement devant lui et aux courriers militaires qu’il transporte d’un camp à l’autre. En tant qu’esclave, les Britanniques ne s’imaginent pas qu’il puisse lire et écrire, mais, chose rare à l’époque pour quelqu’un de son statut, Armistead a bénéficié d’une éducation de base. Ses rapports détaillés sur les projets et mouvements adverses envoyés à d’autres agents ou à La Fayette sont jugés déterminants, notamment dans la victoire des Américains à la bataille de Yorktown, dernier grand affrontement de la guerre d’Indépendance.
Après le conflit, James Armistead ne bénéficie pourtant pas de la liberté accordée à certains soldats noirs, car il est classé comme « espion » et non comme combattant : il retourne donc chez son maître. Mais en 1784, le marquis de La Fayette, indigné de le savoir toujours asservi, rédige un témoignage officiel soulignant le caractère « essentiel » de ses services. Grâce à ce soutien et à celui de son propriétaire, il obtient finalement son émancipation par l’Assemblée de Virginie en 1787, adoptant alors le nom de « Lafayette » en signe de gratitude.
♦ Deborah Sampson, la femme soldat
Issue d’une famille pauvre du Massachusetts, Deborah Sampson est institutrice et tisserande quand elle décide de s’engager dans l’armée continentale en 1782. Mais elle doit pour cela se déguiser en homme. Elle fait une première tentative sous le nom de Timothy Thayer, mais elle est démasquée et mise au ban de sa communauté à Middleborough. Elle quitte alors sa région et, vêtue d’un costume masculin tissé par ses soins, se présente à Uxbridge sous le nom de « Robert Shurtliff ». Elle intègre la Light Infantry Company du 4e régiment du Massachusetts, une unité d’élite.
Pendant dix-sept mois, le « soldat Shurtliff » mène le quotidien rude des hommes de troupe, jalonné de marches forcées, d’escarmouches et de vie au camp. Stationnée autour de New York puis de Philadelphie, son unité doit protéger les flancs de régiments en mouvement, assurer leur arrière-garde et effectuer des missions de reconnaissance avancée. Près de Tarrytown, elle participe à une expédition contre des Tories qui tourne à l’affrontement rapproché et se solde par plusieurs captures de loyalistes. Elle y aurait reçu un coup d’épée à la tête et une balle dans la cuisse. On raconte que pour ne pas être démasquée, elle aurait extrait la balle et soigné sa blessure elle-même, laissant néanmoins des fragments qui la feront souffrir toute sa vie.
Au printemps 1783, elle est réaffectée comme aide auprès du général John Paterson. C’est lors d’un voyage à Philadelphie pour contenir une mutinerie qu’elle tombe gravement malade. Le médecin qui la soigne à l’hôpital décide de garder son secret, l’accueille chez lui et ne révèle la supercherie à Paterson qu’à la fin de la guerre. Le 25 octobre 1783, à West Point, elle est démobilisée avec les honneurs après un an et demi de campagne. Elle constitue l’un des rares exemples documentés de participation féminine directe aux combats dans l’armée continentale.
♦ Louis Cook, le colonel iroquois
Né d’une mère abénaquise et d’un père africain, élevé par des Mohawks, Louis Cook est un influent leader autochtone qui rejoint l’armée continentale dès le début du conflit. Aussi connu sous le nom d’Akiatonharonkwen, il s’engage avec une expérience déjà solide de la guerre franco‑indienne et une maîtrise rare du mohawk, du français et de l’anglais. Sa double culture en fait un intermédiaire précieux au moment où Britanniques et insurgés cherchent à rallier les nations iroquoises – dont font partie les Mohawks – à leur cause. Hostile à la domination britannique, Cook choisit le côté des Treize colonies, à rebours d’une grande partie de son peuple, et met son prestige de chef au service de la cause patriotique.
Dès 1775, il se rend au camp de George Washington à Cambridge pour offrir ses services et ceux de ses alliés autochtones, puis accompagne Benedict Arnold lors de sa tentative d’invasion du Québec britannique. Au cœur du conflit, il commande des contingents oneidas et tuscaroras – deux nations iroquoises alliées aux rebelles – lors de la campagne de Saratoga, où ses hommes interceptent messagers et prisonniers britanniques, et dans la vallée de la Mohawk, où il traque les colonnes loyalistes jusqu’à la bataille de Johnstown. Son opposition personnelle à Joseph Brant, chef de guerre mohawk pro‑britannique, se traduit sur le terrain par une lutte directe pour l’orientation politique et militaire d’une partie du monde iroquois.
En raison de son rôle et de ses faits d’armes, le Congrès continental lui confère en 1779 le grade de lieutenant‑colonel. Cela fait de lui le plus haut officier d’ascendance à la fois autochtone et africaine dans l’armée continentale. Jusqu’à la fin du conflit, il incarne le choix d’une alliance active avec la jeune république, au prix d’un profond clivage au sein de la nation mohawk. Par son rôle de chef de guerre, de diplomate et de relais entre les Oneidas, les Tuscaroras et les autorités américaines, Louis Cook s’impose comme l’une des figures centrales, bien que longtemps marginalisées, de la participation autochtone à la guerre d’Indépendance.
♦ Esther de Berdt Reed, la mécène révolutionnaire
Bien que d'origine britannique, née à Londres, Esther de Berdt est une éminente patriote américaine. Première dame de Pennsylvanie lorsque son mari Joseph Reed dirige le gouvernement de l’État à partir de 1778, elle refuse de rester dans l’ombre et met son sens de l’organisation au service de la révolution. Son indépendance d’esprit et son engagement dans la vie civique l’amènent à mobiliser les femmes pour qu’elles contribuent de manière efficace et structurée à l’effort de guerre.
À la suite de la lourde défaite de Charleston et d'une grave crise de moral dans l’armée, elle publie en juin 1780 le manifeste Sentiments of an American Woman , premier grand texte politique d’une Américaine. Elle y invoque les héroïnes bibliques et antiques pour appeler les femmes à un engagement civique actif et à s’impliquer dans la révolution. Elle fonde la Ladies Association of Philadelphia, qui organise une collecte inédite : des bénévoles vont de porte en porte à Philadelphie puis dans d’autres colonies, jusqu’au New Jersey, au Maryland et à la Virginie, réunissant l’équivalent de plus de 300 000 dollars pour les soldats. Esther souhaite offrir à chaque homme une somme en monnaie sonnante et trébuchante.
Mais lorsqu’elle écrit à George Washington pour lui parler de son projet, ce dernier s’y oppose, craignant des abus. Il impose d’utiliser ces fonds pour acheter du linge et confectionner des chemises. Malgré ces réticences, elle finit par accepter. Malheureusement, elle ne verra jamais son projet aboutir. Victime de l’épidémie de dysenterie qui frappe Philadelphie, elle meurt en septembre 1780, avant la fin de l’opération, reprise par son amie Sarah Franklin Bache, la fille de Benjamin Franklin. Des milliers de chemises sont finalement livrées à l’armée. Disparue à 33 ans, Esther de Berdt Reed a joué un rôle clé dans la mobilisation des femmes pour l’indépendance et ouvert la voie à une conception élargie de la participation civique féminine dans l’Amérique naissante.
♦ Lemuel Haynes, le prêtre abolitionniste
Né en 1753 d’un père afro-américain et d’une mère blanche, Lemuel Haynes entre dans l’âge adulte au moment où éclate la révolution américaine. Très vite, il choisit de lier son destin à celui de la cause patriote : il rejoint les Minutemen (les milices des Treize colonies) de Granville, marche vers Roxbury, dans le Massachusetts, après les batailles de Lexington et Concord. Il sert ensuite en 1776 dans la garnison de Fort Ticonderoga, fort stratégique fraîchement pris aux Britanniques. Il y contracte malheureusement le typhus en service et doit rentrer, mais cette expérience militaire, bien que brève, marque profondément sa vision du monde.
Dans les rangs de milices souvent mixtes, Haynes fait l’expérience d’une fraternité relative entre Noirs et Blancs, unis contre la « tyrannie » britannique. Il entend partout les mots de « liberté », de « droits naturels », de « résistance à l’oppression ». Pour lui, ces mots ne peuvent s’arrêter à la seule situation des colons blancs. La contradiction entre le discours révolutionnaire et la réalité de l’esclavage devient le cœur de sa réflexion. Prolifique, il écrit beaucoup sur ce sujet durant la révolution, mêlant ses idées calvinistes et religieuses à ses espoirs républicains et abolitionnistes. Rédigé en 1776 mais découvert bien plus tard, son essai intitulé Liberty Further Extended est l’un des premiers pamphlets contre l’esclavage. Il est aussi le premier à citer la Déclaration d’indépendance dont la phrase « tous les hommes naissent libres et égaux » l’inspire particulièrement.
Convaincu que l’esclavage est en contradiction flagrante avec les principes du texte fondateur de son pays mais aussi avec la morale chrétienne, Haynes pense que la révolution américaine reste inachevée tant que l’esclavage perdure. Nourrie par son expérience de soldat et la guerre d’Indépendance, sa pensée politique et théologique est pionnière à bien des égards. Lemuel Haynes est le premier abolitionniste noir à rejeter l’esclavage sur des critères purement religieux, l’un des premiers auteurs afro-américains à être publié et l’un des plus prolifiques de l’ère révolutionnaire. Il deviendra également le premier pasteur de couleur à être ordonné aux États-Unis, en 1785.
♦ Polly Cooper, la guérisseuse oneida
Polly Cooper est une femme oneida de la colonie de New York dont la vie demeure largement méconnue, mais dont le geste a marqué l’histoire de la révolution américaine. Au printemps 1778, elle rejoint une expédition d’une cinquantaine de guerriers oneidas et sénécas envoyés par le chef Oskanondonha vers Valley Forge, afin de se joindre à l’armée continentale de George Washington dont ils sont les alliés. Ensemble, ils parcourent des centaines de kilomètres à pied pour rejoindre la Pennsylvanie, dans la neige et le mauvais temps, portant des dizaines de boisseaux de maïs blanc destinés aux soldats affamés.
Dans le camp hivernal, les forces américaines luttent alors contre la faim, le froid et la maladie. Une fois sur place, Polly Cooper ne se contente pas d’apporter des vivres : elle transmet un savoir. Elle enseigne aux soldats et à leurs familles comment préparer le maïs, longuement lavé et décortiqué, puis cuisiné en soupes de « hulled corn » enrichies de noix et de fruits, bouillies et morceaux de pain qui en augmentent la valeur nutritive. Réputée pour ses talents de cuisinière mais aussi de guérisseuse, elle reste au camp pour soigner les malades et les blessés, partageant une partie des connaissances médicinales oneida. Elle refuse toute rémunération pour ses services, estimant qu’aider ses alliés est un devoir.
En reconnaissance, des épouses de soldats (certains disent Martha Washington elle-même) lui auraient offert un châle noir et un bonnet. Ce châle, conservé précieusement par ses descendants, est devenu un symbole de cette alliance ; il est parfois exposé au centre culturel Shako:wi. Longtemps occultée, la contribution des Oneidas et de Polly Cooper est aujourd’hui honorée par une statue en bronze, « Allies in War, Partners in Peace », où elle se tient aux côtés de Washington et d’Oskanondonha au National Museum of the American Indian, rappelant le rôle décisif – et souvent oublié – des peuples autochtones dans la naissance des États‑Unis .
Et quelques autres...
On peut également citer le cas de l’esclave affranchi Salem Poor , qui s’illustre à la bataille de Bunker Hill en 1775 et sert dans des campagnes majeures jusqu’en 1780, comme les batailles de White Plains, de Monmouth ou de Saratoga. La patriote Nancy Hart , elle, est connue pour avoir collecté des renseignements en déambulant déguisée dans les camps britanniques et pour avoir capturé plusieurs soldats loyalistes à son domicile avec panache. Certaines sources lui attribuent également quelques faits d’armes.
Le leader autochtone Francis Joseph Neptune ou Concouguash , dirige 200 guerriers du peuple Passamaquoddy aux côtés de l’armée continentale, notamment à la bataille de Machias, scellant une promesse d’amitié avec George Washington. L’esclave de ce même George Washington, William Lee , sert son maître tout au long du conflit, parfois comme conseiller et confident, gérant ses affaires personnelles et militaires. Ce qui lui vaut, après son émancipation, une solde annuelle pour « services rendus durant la guerre ».
L’une des premières défenseuses des droits des femmes aux États-Unis, l’écrivaine Judith Sargent Murray est aussi un ferme soutien de la révolution américaine. Elle voit dans la lutte pour l’indépendance et les fondations de la nouvelle nation une opportunité pour l’émancipation des femmes, ouvrant la voie à la pensée féministe américaine.
Ces personnages hauts en couleur ne sont qu’un petit aperçu de la diversité des profils qui se sont battus dans la guerre d’Indépendance américaine ou qui ont servi la cause de la révolution, d’une manière ou d’une autre. Mais ils constituent un bon rappel de l’hétérogénéité de la nation en devenir, du rôle de ces minorités dans cette fondation et, dans certains cas, des luttes internes qui vont la forger : l’abolition de l’esclavage, l’égalité des sexes ou le statut des peuples autochtones.
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