
Au départ, c'était une boutade sur les réseaux sociaux. Une réponse satirique aux propos d'un juge qui avait qualifié les jeunes chômeurs indiens de « cafards » et de « parasites ». Mais en quelques semaines, le Parti des cafards ( Cockroach Janata Party , CJP) est devenu une réalité que personne n'avait vue venir.
Publié le : Modifié le :
De notre correspondant à New Delhi,
Sous les arbres de Jantar Mantar, haut lieu des manifestations à New Delhi, des jeunes campent nuit et jour malgré l'interdiction des autorités. Beaucoup portent des masques de cafards ou des pancartes inspirées des mèmes d'internet.
La plupart sont étudiants ou jeunes diplômés. Ils dénoncent le chômage, les examens truqués et brandissent la Constitution indienne. Parmi eux, Devika participe à son deuxième rassemblement. « Il n'y a plus d'opportunités pour les jeunes. Nous sommes inquiets pour l'avenir de la génération Z. Notre combat est une lutte contre la corruption. »
Quelques semaines plus tôt, rien ne laissait présager qu'une satire numérique prendrait une telle ampleur.
D'Instagram aux rues de Delhi
Le Cockroach Janata Party est lancé le 16 mai par Abhijeet Dipke, spécialiste de la communication formé à l'université de Boston. Installé aux États-Unis, il réagit aux propos du président de la Cour suprême, qui compare les jeunes chômeurs à des « cafards » et des « parasites ». Choqué, il décide de retourner l'insulte contre son auteur. « Nous avons créé ce parti comme une satire. »
Le succès dépasse toutes les attentes. En quatre jours, le compte Instagram revendique près de 10 millions d'abonnés. Quelques semaines plus tard, avec 22 millions de followers , il dépasse celui du BJP, le parti du Premier ministre Narendra Modi... « Cela m'a fait comprendre l'immense frustration des jeunes face au chômage et aux fraudes qui ont entaché le concours d'entrée en médecine », commente Abhijeet Dipke.
Le phénomène ne reste pourtant pas cantonné aux écrans. À la fin du mois de mai, son fondateur rentre en Inde . Il organise sept rassemblements dans six États et territoires avant de revenir à Delhi, où les militants décident d'occuper durablement Jantar Mantar. Le rassemblement est officiellement interdit, mais les jeunes se relaient jour et nuit.
Pour le psychiatre Rajendra Prasad, présent lors du premier rassemblement, le plus remarquable est la spontanéité du mouvement. « Personne ne les a fait venir. Ils sont venus d'eux-mêmes. » Mais il s'interroge sur la capacité à durer sans direction clairement identifiée.
Cette question revient chez plusieurs observateurs. Nandita Narain, ancienne professeure à l'université de Delhi et présidente de la Fédération des associations d’enseignants des universités centrales (Fedcuta), dit n'avoir pas vu une telle mobilisation étudiante depuis plusieurs années. « Ces jeunes transcendent les appartenances politiques, constate-t-elle . Beaucoup viennent probablement de familles qui soutiennent le pouvoir. Ils sont peu expérimentés, tout paraît improvisé, mais ils expriment une colère réelle et commencent surtout à dépasser leur peur. »
Un avenir politique incertain
Pour Mehina Fatima, chercheuse à l'université de Delhi, le Cockroach Janata Party a réussi à capter la colère d'une partie de la jeunesse éduquée, sans encore disposer d'une véritable colonne vertébrale idéologique. « La question est de savoir où il en sera dans cinq ans. »
Abhijeet Dipke rejette cette lecture : « Notre idéologie repose sur le sécularisme, la justice sociale et la Constitution. Nous nous réclamons d'Ambedkar, de Gandhi et de Nehru. »
Cette référence aux grandes figures fondatrices marque une évolution. Quelques semaines auparavant, le Cockroach Janata Party n'était qu'un compte Instagram détournant les affiches officielles, les slogans du pouvoir et des images générées par intelligence artificielle. Désormais, ses responsables revendiquent une ambition politique et occupent physiquement l'espace public.
Le mouvement reste pourtant très horizontal. Les décisions se prennent au fil des discussions. Les étudiants arrivent et repartent librement. Les enseignants, médecins ou retraités venus les soutenir ne parlent pas toujours d'une seule voix. Cette souplesse séduit une jeunesse qui se méfie des partis traditionnels, mais elle constitue aussi sa principale fragilité.
Même le nom du mouvement demeure celui d'une plaisanterie. Pourquoi Cockroach Janata Party , dont les initiales rappellent celles du Bharatiya Janata Party ? Abhijeet Dipke sourit. « C'était une satire. Un clin d'œil adressé au parti au pouvoir. » Mais il refuse d'y voir un simple exercice de communication : « Tout ce que nous faisons est politique. Si nous cessons de faire de la politique, alors le gouvernement n'a plus de comptes à rendre. »
Cinq semaines après sa création, le Parti des cafards reste un objet politique difficile à classer. Ni parti traditionnel, ni simple campagne virale, il cherche encore sa forme. Une certitude demeure : née sur Instagram, cette satire est déjà devenue une mobilisation de rue.
Aujourd'hui l'économie En Inde, une classe moyenne désormais à deux vitesses
Newsletter Recevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail
Suivez toute l'actualité internationale en téléchargeant l'application RFI