Antonythasan Jesuthasan: «Personne n’est clandestin sur cette terre»

Antonythasan Jesuthasan: «Personne n’est clandestin sur cette terre»

Récemment primé par le prix Émile Guimet roman, Salamalecs est le troisième récit de fiction en français sous la plume de l’écrivain et acteur d’origine srilankaise Antonythasan Jesuthasan. C’est un roman puissant, inventif et remarquablement traduit du tamoul en français par Léticia Ibanez. A l’occasion de la remise du prix, l’auteur est venu parler au micro de RFI, de sa venue à l’écriture à l’âge de 16 ans et de l’odyssée des migrants srilankais à travers le monde, qui est le thème de son nouvel opus. Entretien.

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RFI : Salamalecs a reçu cette année le prestigieux prix Émile Guimet de littérature asiatique. Que signifie cette distinction pour vous ?

Antonythasan Jesuthasan : C'est une distinction qui compte énormément pour moi, car je la considère avant tout comme une reconnaissance de mon travail d'écrivain. J'écris depuis l'âge de seize ans. J'ai publié plus de vingt ouvrages, dont quatre ont été traduits en français. Ma langue d'écriture est le tamoul, ma langue maternelle, mais voilà trente-cinq ans que je vis en France et je souhaite que mes livres trouvent aussi leurs lecteurs français. Mes traducteurs ont accompli un travail remarquable. Grâce à ce prix qui arrive à point nommé, le public français sera sans doute davantage tenté de découvrir mes récits et, à travers eux, de mieux connaître les histoires et les épreuves qu’ont traversées les réfugiés srilankais qui ont trouvé asile dans leur pays.

Quel est le thème de Salamalecs ?

Salamalecs est un roman inspiré de l'expérience vécue des Sri-lankais, victimes de la guerre civile (1983-2009) et réfugiés aujourd’hui en France. Le récit se compose d'une série de chroniques qui ramènent le lecteur au Sri Lanka , où les Tamouls ont lutté pour leur dignité et leurs droits. Les violences de la guerre ont contraint nombre d'entre eux à quitter leur pays pour chercher refuge ailleurs, dans des sociétés qui leur offrent la sécurité, la liberté et la possibilité de reconstruire leur vie. Près de cent mille réfugiés sri-lankais se sont installés en France.

Mon livre traite également d'un thème universel : celui de l'exil. Mes personnages sont des exilés inconsolables, tiraillés entre la terreur et la nostalgie du passé. Ils tentent de reconstruire leur vie tant bien que mal, tentant de s’adapter aux usages, aux coutumes et aux lois des pays qui les accueillent.

Dans un précédent entretien accordé à un journal français, vous déclariez que la morale de ce livre était : « Soyez hospitaliers envers les migrants. Personne n'est illégal sur cette terre. » C'est une affirmation forte. Est-ce à dire que chacun devrait pouvoir choisir librement le pays où il souhaite vivre, au Sri Lanka comme en France ?

Cette phrase est prononcée par un personnage français dans l'un des récits de Salamalecs . Cette dame tente en vain de faire régulariser la situation administrative de la famille du protagoniste qu'elle a prise sous sa protection.

Pour ma part, je partage pleinement cette conviction : personne ne devrait être considéré comme illégal. On ne devient pas réfugié par choix. Depuis un demi-siècle, les guerres qui ravagent l'Asie, l'Afrique et le Moyen-Orient ont jeté sur les routes des millions de personnes, contraintes d'abandonner leurs patries dévastées afin de rechercher la sécurité et les conditions d'une vie digne. Nous avons tous droit à la vie, la liberté et au bonheur, qui sont des droits inaliénables de tout être humain. Ce n'est ni l'attrait des prestations sociales ni celui d'un meilleur niveau de vie qui pousse les hommes à migrer, mais la nécessité de survivre.

Pourquoi avez-vous quitté votre pays ?

J'ai fui la guerre qui faisait rage dans mon pays. En tant qu'écrivain, j'avais également besoin de liberté d'expression pour pouvoir écrire. Au Sri Lanka, en tant que Tamoul appartenant à une minorité, il m'est très difficile d'exercer cette liberté.

Je m'en suis rendu compte encore récemment, lorsque je suis retourné au Sri Lanka pour participer au tournage d'un film tamoul australien. Aujourd'hui encore, près de vingt ans après la fin de la guerre civile, malgré l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement progressiste à Colombo, je ne peux pas tourner un film librement. Des agents de l'État chargés de la propagande me suivent constamment et me disent ce que je suis autorisé à dire devant la caméra. Par ailleurs, l'un de mes derniers ouvrages, consacré aux massacres perpétrés dans les années 1990 dans des villages à majorité tamoule, a été interdit par les autorités actuelles.

Je me dis que je suis chanceux d'avoir obtenu le statut de réfugié en France, statut qui m’a été accordé en 1993. Mais je ressens toujours le besoin de retourner en Inde et au Sri Lanka, où vivent encore les miens et où je puise l'inspiration de mes livres et de mes films consacrés à l'histoire du peuple tamoul.

On retrouve de nombreuses similitudes entre votre parcours et celui de Nandan, le héros de Salamalecs . Peut-on parler d'un roman autobiographique ?

Non, Salamalecs n'est pas une autobiographie. Il existe certes quelques points communs entre Nandan et moi, notamment notre séjour en Thaïlande en tant que réfugiés. Nos premiers pas en France présentent également certaines ressemblances. Mais, au fond, nous sommes deux êtres très différents.

Nandan est issu d'une famille hindoue, tandis que moi, j'ai grandi dans une famille chrétienne. Mon engagement politique fut également beaucoup plus fort. À quinze ans, j'ai choisi de rejoindre les Tigres de libération de l'Eelam tamoul (LTTE) . En 1984, j'en suis devenu un membre à part entière et j'ai suivi une formation militaire. Dans mon roman, en revanche, le personnage de Nandan est enrôlé de force après avoir été arrêté par les recruteurs de l'organisation.

Trois ans et demi plus tard, en 1986, j'ai quitté les LTTE. J'avais le sentiment qu'un mouvement né comme une organisation de guérilla était en train de se transformer en une structure de type fasciste, qui intimidait et assassinait des civils au seul motif qu'ils ne partageaient pas son idéologie ou qu’ils appartenaient à une autre communauté. Je me suis enfui à Colombo, où j'ai même été arrêté par les autorités pour avoir appartenu aux LTTE.

RFI : Salamalecs est également un livre d'une grande ingéniosité formelle. Il est composé de deux parties indépendantes, suggérées par le contraste entre la couverture verte et la quatrième de couverture jaune. Le lecteur peut commencer sa lecture aussi bien par le début que par la fin du volume. Que signifie cette construction en recto-verso ?

La première partie raconte les conflits auxquels mon héros est confronté dans son pays, ravagé par une guerre civile d'une extrême violence. La seconde partie le montre en France, où, malgré son statut de réfugié, il doit affronter le racisme, les discriminations institutionnelles, la méfiance et parfois la violence. Nandan éprouve un profond sentiment d'aliénation au Sri Lanka, un sentiment qu’il va retrouver en France où il est prisonnier des règles administratives régissant la vie des étrangers.

Je voulais que la construction du livre fasse apparaître cet effet de miroir. Les deux univers se répondent : seuls les pays changent, symbolisés par les deux couleurs de la couverture du livre, le jaune et le vert.

RFI : Comment êtes-vous venu à l’écriture ?

Je suis né dans un village pauvre. J'ai quitté l'école après la classe de troisième pour rejoindre la guérilla. Durant mon enfance, je n'avais pratiquement pas accès aux livres.

C'est au sein des LTTE que j'ai découvert mon goût pour l'écriture. J'y composais des poèmes de propagande, des tracts en faveur de la création d'un État tamoul autonome et des pièces de théâtre destinées à être jouées dans les villages. C'est également à cette époque que j'ai découvert, en traduction tamoule, publiée par le Parti communiste à des prix largement subventionnés, les œuvres de Gorki, Tolstoï, Les Misérables de Victor Hugo ou encore Madame Bovary de Flaubert.

Mais c'est surtout après mon arrivée en France que ma vocation d'écrivain s'est véritablement affirmée. Engagé dans les milieux de la gauche radicale, au sein de l'Organisation communiste révolutionnaire, d'inspiration trotskiste, j'ai découvert grâce à mes amis la pensée et les œuvres de Derrida, Foucault, Lyotard et Jean Genet. Cette rencontre avec la littérature contemporaine m'a encouragé à me lancer dans l’écriture, en prenant pour matière mon expérience de la guerre civile.

On peut lire Salamalecs à la fois comme un roman sur la guerre civile sri-lankaise et comme un roman d'apprentissage. Vous y évoquez avec beaucoup de délicatesse l'éveil du désir, l'amour et le pressentiment constant de la tragédie. Cette profondeur d'écriture est-elle le fruit de vos lectures de la littérature occidentale ?

Pas uniquement. Je puise également mon inspiration dans la littérature tamoule, ancienne comme contemporaine. Vous savez, la langue tamoule possède une tradition littéraire vieille de plus de trois mille ans, où abondent les récits et les poèmes consacrés à l'amour et au désir. Les vers du Tirukkural et la poésie du Sangam, qui remontent à plusieurs siècles avant notre ère, comptent autant pour moi que Tolstoï ou Jean Genet.

Au début de la partie de votre roman qui se déroule au Sri Lanka, vous citez cette phrase de Gorki : « Un mauvais homme vaut mieux qu'un bon livre. » Comment faut-il comprendre cette maxime ?

J'ai choisi cette célèbre formule de Gorki pour exprimer une conviction très simple : si profondément que j'aime la littérature, je préférerai toujours passer une heure en compagnie de mes contemporains, quels qu'ils soient, plutôt qu'avec le plus merveilleux des livres. Lorsque j'étais emprisonné au Sri Lanka, puis en Thaïlande, j'ai rencontré des hommes de toutes sortes, des bons comme des mauvais. Tous, à leur manière, ils ont enrichi ma compréhension de la condition humaine et du monde.

Salamalecs en quelques mots

Salamalecs d’Antonythasan Jesuthasan se présente comme un roman à double entrées, un livre réversible en quelque sorte, dans lequel le lecteur peut entrer par le côté recto ou par le côté verso.

Côté recto, le récit s’ouvre sur le rappel mis en exergue de la Convention de Genève qui stipule l’obligation faite aux Etats signataires d’accueillir sur leur sol des demandeurs d’asile politique en leur garantissant leurs droits fondamentaux. Nandan, le protagoniste principal du roman, est justement un réfugié politique en France, tout comme l’auteur de ce livre. Raconté de manière impressionniste, sous la forme des chroniques, le récit de l’odyssée du personnage s’étale sur plusieurs années, mettant en scène les dérives et les tragédies d’une existence soumise au bon vouloir d’une administration française aussi tolérante que tatillonne. A travers les 140 pages de cette section, on suit l’évolution de Nandan, son aliénation, sa solitude et le lent effritement de ses rêves.

L’origine des rêves du personnage a pour nom… le Sri Lanka où se déroule l’action de la section côté verso du roman. Dans ces pages, racontées avec un sens aigu du tragique, l’auteur nous fait toucher du doigt l’épaisseur d’une vie prise entre guerre, désolation et perte. Le Sri Lanka de Nandan est une terre orpheline de ses rêves et son humanité, une sorte de Gaza avant Gaza. On ne sort pas indemne de ces pages.

Salamalecs , par Antonythasan Jesuthasan. Roman traduit du tamoul par Léticia Ibanez. Éditions Zulma, 320 pages, 22,50 euros.

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