Au Pérou, la jeune génération veut que l’État reconnaisse le «génocide du caoutchouc»

Au Pérou, la jeune génération veut que l’État reconnaisse le «génocide du caoutchouc»

Un collectif de jeunes des communautés indigènes a déposé un recours devant la justice péruvienne pour demander la création d’une commission de la vérité chargée d’enquêter sur le « génocide du caoutchouc ». Cent ans plus tôt, la « fièvre du caoutchouc » avait causé la mort de milliers d’autochtones, réduits à l’esclavage.

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De notre correspondant de retour d'Iquitos,

Tous les après-midi, à Iquitos, les chants des oiseaux et la pétarade des motos se mêlent aux explications des guides qui font visiter la ville aux groupes de touristes. Parmi les points d’intérêts, les bâtiments recouverts de carreaux de faïence et de balcons en fer forgé époque Art nouveau ou encore un grand bateau à vapeur blanc amarré aux rives de l’Amazone.

Un peu plus loin, Sandro Apagueño, guide touristique depuis une dizaine d’années et originaire de la région, préfère montrer une autre image : « Je les amène face à cette fresque et je les fais réfléchir (..) car la plupart ne connaît pas en détail ce qui s’est passé ici. » La fresque en question met en scène une femme d’une communauté native entourée de deux arbres, des hévéas, d’où coule une résine blanche. Dans ses mains, elle tient une pancarte sur laquelle on peut lire « commission de la vérité ».

« La ville s’est construite sur la souffrance »

Cette architecture témoigne de la grande époque d’Iquitos, quand la ville, pourtant perdue au milieu de l’Amazonie péruvienne – et encore aujourd’hui seulement accessible par bateau ou avion – a connu son âge d’or grâce au caoutchouc. Au début du XXᵉ siècle, alors que l’industrie automobile est en plein essor en Europe, Anglais, Portugais et Français viennent en nombre installer leurs entreprises d’extraction de latex, la matière première du caoutchouc, issue de la résine d’arbres de la forêt amazonienne.

« Je tiens à faire savoir aux étrangers qui viennent ici qu'à Iquitos, il n'y a pas que des paysages à admirer : la ville s'est construite sur la souffrance, sur la mort, sur l'esclavage, le viol, la traite des êtres humains », développe Sandro Apagueño. Car derrière le progrès et la croissance économique engendrés par la fièvre du caoutchouc réside une réalité longtemps passée sous silence, et que le collectif Tsiuni, composé de descendants de peuples indigènes, veut rendre audible.

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Commission de la vérité

« Quand j’ai demandé à mon grand-père de me raconter ce que son père avait vécu, il s’est mis à pleurer », décrit Omar Navarro, 19 ans et membre du collectif. « Puis il m’a dit que quand il était petit, son père partait de janvier à octobre travailler sur les terres de son patron. Et quand il rentrait, son dos était recouvert de marques de coups de fouet. »

Si les survivants de cette époque sont désormais décédés, les récits ont survécu au sein des familles et le collectif Tsiuni, qui signifie « écouter » en langue Kukama, s’attelle à les collecter. Une quarantaine de témoignages comme celui du grand-père d’Omar ont déjà été rassemblés.

Surtout, le collectif, composé principalement de jeunes, a déposé un recours devant la justice péruvienne, demandant l’ouverture d’une commission de la vérité pour enquêter sur les crimes commis contre les populations indigènes lors de la fièvre du caoutchouc. Plus qu’une demande de justice ou de réparation, il s’agit d’une reconnaissance des souffrances passées : « Nous voulons changer le récit, montrer qu'il ne s'agissait pas simplement d'un boom économique, mais bien d'un génocide », explique Omar. Selon les estimations des historiens, près de 100 000 personnes tuées et déplacées, des années 1880 à 1920.

Alertes ignorées

Le collectif veut aussi ouvrir le débat sur la place qu’occupe encore l’époque dorée du caoutchouc dans la ville d’Iquitos. « Certaines rues portent encore le nom de César Arana, un baron du caoutchouc, alors qu’il est considéré comme le diable dans nos communautés », argue Omar.

Le Pérou a longtemps passé sous silence ce passé douloureux. Pourtant, dès les années 1910, des intellectuels mettent en garde les autorités péruviennes sur ce qu’il se passe à Iquitos. « C es atrocités étaient connues, qualifiées de génocide à l'époque , signale Tomas Miranda, docteur en anthropologie. Il y a eu des dénonciations de la part des principaux intellectuels du pays, comme José Carlos Mariátegui, de manière approfondie. »

En 1912, c’est la diplomatie anglaise qui rédige un rapport sur les crimes perpétrés dans les exploitations de caoutchouc. « J'ai eu l'occasion de lire certaines parties du livre El Marañón et du Livre Bleu — il est en anglais —, et j'y ai lu des choses atroces qu'on ne trouve ni dans les journaux, ni dans les vidéos, ni même sur Google », déplore le guide Sandro Apagueño. Et si certaines preuves sont dans ce rapport, il n’a été traduit en espagnol qu’en 2012, 100 ans après sa publication.

L’orpaillage, la nouvelle menace

Mais ce mouvement de reconnaissance de la mémoire des peuples indigènes de l’Amazonie est aussi impulsé par la situation actuelle. « Aujourd'hui on n'a plus le caoutchouc, mais on a la mine illégale. Il y a beaucoup d'or en Amazonie , et avec la même logique de développement économique basée sur l'exploitation de matières premières très prisées par le marché international », constate Tomas Miranda.

En 10 ans, 35 dirigeants indigènes ont été assassinés au Pérou parce qu’ils défendaient leur territoire de la taille illégale de la forêt ou de la mine d’or illégale. Le pays est aujourd’hui considéré comme le 4ᵉ plus dangereux pour les défenseurs de l’environnement , et les communautés natives sont particulièrement visées.

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