Russie, Crimée: les rives de la mer Noire sous la pression militaire de l’Ukraine

Russie, Crimée: les rives de la mer Noire sous la pression militaire de l’Ukraine

De Novorossisk à Anapa en passant par Tuapse, les villes russes de la mer Noire, villégiatures classiques pour les Russes, notamment l’été, sont depuis plusieurs mois sous la pression incessante des attaques de drones et de missiles, Kiev visant particulièrement les raffineries et les infrastructures de transport. La Crimée voisine, annexée par la Russie en 2014, est quant à elle privée de carburant et commence à connaître des coupures d’électricité.

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De notre envoyée spéciale à Anapa,

« Vous avez pu arriver sans encombres ? » : à l’arrivée dans la région de Krasnodar, la question est sans cesse répétée. Logique, car les aéroports de la côte sont fermés depuis le début de la guerre, et ceux de l’arrière-pays ont connu de nombreux arrêts, suspensions et annulations de vols pendant des heures ces derniers mois, mettant les nerfs des passagers à rude épreuve. Les attaques de drones venues de l’Ukraine ont eu raison de leur fonctionnement.

Dès qu’on approche du nord de la mer Noire et des rives de la Crimée, de plus en plus de stations services sont prises d’assaut : des dizaines, voire une centaine de chauffeurs de véhicules immatriculés en Crimée y attendent, tous cherchent à faire leur plein. L’ampleur de la crise du carburant sur la péninsule se voit à l’œil nu.

Interrogés vers 11h 30 du matin, des Criméens visiblement épuisés et tendus affirmaient ainsi mercredi : « Nous ne sommes vraiment pas contents de tout ce qu’il se passe, et nous sommes épuisés. Nous sommes là depuis quatre heures du matin et comme vous voyez, nous n'avons toujours pas pu faire le plein. Quand on est arrivés à cette station-service, les camions-citernes étaient en train de remplir les réserves de carburant, et quand c’est comme ça, forcément la vente est suspendue. C’est pour ça que la file d'attente est tellement longue. »

Les stations-service situées juste à l’entrée et la sortie du pont de Kertch ont limité les ventes à 30 litres, et les caissières gardent les numéros d’immatriculation des véhicules servis. Objectif : éviter les conducteurs qui se replaceraient dans la file d’attente juste après avoir été servis une première fois.

Dans la région, c’est donc la course à faire le tour des stations services. Au total, pour certains, l’aller-retour pour faire le plein prend 24 heures, et c’est nécessaire deux fois par semaine. Aux dires d’un habitant du nord de la péninsule, il est interdit de transporter plus de 100 litres en bidons lors du passage du pont, et l’attente pour les contrôles se chiffre à trois heures.

Selon d’autres témoignages, des spéculateurs vendent quand même de l’essence en Crimée, à 300 roubles le litre, soit un peu plus de quatre fois le prix moyen en Russie. Dans cette région comme ailleurs dans le pays, les mots-clés les plus recherchés sur internet ces derniers jours sont : « comment siphonner l’essence d’un réservoir ».

La sécurité en Crimée se dégrade

À part quelques rares ultra-légitimistes et soutiens du pouvoir qui ont maintenu leur semaine de vacances en famille et circulent avec des bidons d’essence dans le coffre, presque plus personne n’entre en Crimée, seulement ses habitants.

Selon des témoignages recueillis par RFI, les attaques sur Sébastopol ont été très nombreuses ces derniers jours, et c’est dans cette ville qu’ont été signalées les premières coupures d’électricité en début de semaine. Jeudi 25 juin, on apprenait qu’elles allaient être généralisées dans toute la péninsule. Depuis déjà une semaine, il est interdit d’y circuler après 20h à vélo électrique, en scooter ou à mobylette, au motif que leur bruit est similaire à celui des drones.

À la sortie du pont de Kertch - une infrastructure sous surveillance et protection renforcée -, côté russe, on croisait encore il y a deux jours toutes les deux heures des cars d’enfants et d’adolescents : les autorités ont annoncé l’évacuation de toutes les colonies de vacances de la péninsule.

La Crimée face à des voies d’approvisionnement rares et parfois dangereuses

Ce pont reste le trajet le plus emprunté. D’autres liaisons sont désormais hors d’usage, et on ne sait pour combien de temps : c’est le cas de la liaison par ferry entre Kertch (Crimée) et la Russie dans ses frontières internationalement reconnues. Le port de Kertch a en effet été rendu inutilisable par des frappes de Kiev dans la nuit de samedi 20 à dimanche 21 juin. Le trafic a depuis été totalement suspendu.

Côté russe, la route qui mène au port ferry est aujourd’hui totalement vide. Un axe fantôme, où on ne croise plus que quelques rares voitures, toutes des forces de l’ordre, notamment la police militaire.

Il y a une autre route qui dessert la Crimée pour son approvisionnement : l’axe qui passe au Nord par les territoires annexés en septembre 2022, via notamment Marioupol et Mélitopol. À l’été 2023, les autorités incitaient les Russes à l’emprunter pour se rendre en vacances. Elle est désormais devenue très dangereuse, exposée aux attaques de drones de l’Ukraine.

La très forte dégradation de la sécurité sur cet axe se déduit via de simples chiffres : ceux de l’explosion très rapide de la rémunération pour les chauffeurs-livreurs qui l’empruntent. Le mois dernier encore, pour le transport d’une cargaison basique, matériel de construction ou nourriture, un chauffeur était rémunéré en Russie au maximum 80 000 roubles (environ 1000 euros au cours actuel).  Aujourd’hui, il peut se voir offrir jusqu’à 400 000 roubles, soit 5 fois plus, et encore, ils sont nombreux à refuser ce salaire.

Même courbe exponentielle de rémunération pour le transport de carburant, sachant que cette cargaison étant à risque, les prix sont bien plus élevés. En mai dernier, ce trajet était rémunéré entre 120 et 180 000 roubles. Il se chiffre aujourd’hui à 800 000 roubles, soit 10 000 euros.

Même dans une région légitimiste, « les gens ne sont pas contents de ce qu’il se passe »

Les Russes qui n’ont pas annulé leurs vacances en Crimée se sont pour certains rendus tout de même jusqu’à Anapa, à environ deux heures de route de la péninsule.  Avec ses vignes réputées dans l’arrière-pays, ses plages jusque-là très fréquentées par les familles de la classe moyenne, malgré la marée noire de fin 2024, la saison des vacances a pourtant mal commencé : une affluence divisée par 3 selon un observateur local, des chambres d’hôtel deux fois moins chères

Cela dans une région très légitimiste : « Ici, les gens sont très patriotes , explique une habitante. Ils sont en général toujours d'accord avec toutes les décisions prises par la direction du pays. Mais si ce qu’il se passe actuellement n'est qu’un début, si cela continue de s'aggraver, cela va, bien sûr, créer des réactions. Les gens ne sont déjà pas contents de ce qu’il se passe. Mais il me semble que, pour la plupart d’entre eux, ce n'est que lorsqu’ils sont eux-mêmes touchés directement, dans leur jardin, qu’ils réagissent, voire se mettent en colère. » Avant d’ajouter : « Peut-être que les Ukrainiens font cela pour amener notre leadership à la table des négociations. »

Mardi dernier, dans un discours solennel dans la salle Saint-Georges du Kremlin, devant les jeunes diplômés d’académies militaires, le président russe Vladimir Poutine jugeait : « L’Ukraine attaque les infrastructures civiles russes pour déstabiliser la société et semer le doute sur les capacités des forces armées russes ». Avant de réaffirmer, comme toujours, sa confiance quant à l’issue de son « opération spéciale ». Le chef de l’État russe a notamment avancé que la ville de Konstantinivka, dans la région de Donetsk, était sur le point de passer totalement sous le contrôle de son armée.

Accumulation de tensions

Certains à Anapa ne s’inquiètent pourtant pas. « Je n’ai pas peur de me promener, de nager dans la mer, de vivre ma vie quotidienne, et mes proches non plus , affirme une autre habitante. Nous ne ressentons aucune peur, nous vivons tous calmement et tranquillement. Mais j’ai du mal à comprendre pourquoi et comment nous en sommes arrivés là où nous en sommes aujourd’hui. Beaucoup de nos hommes sont morts. Pourquoi ne sommes-nous pas en mesure de répondre ? Pourquoi tout cela se produit-il ? Si Vladimir Poutine était venu dans notre région, nous lui aurions demandé quand tout ça s'arrêtera enfin. Allez au cimetière, vous verrez : cela fait peur. Ces visages sur les tombes, il y en a tellement, c'est terrifiant. »

Légitimiste, cette habitante affirme que le chef de l’État russe reste quoiqu’il en soit soutenu par la majorité de la population.

Un tour dans un des cimetières d’Anapa confirme le nombre élevé de morts de la région dans la guerre en Ukraine. Les drapeaux au-dessus des tombes récentes, surplombées de terre encore fraîchement retournée, claquent au vent. Sur les tombes des années précédentes, les mêmes photos officielles des soldats décédés, uniforme d’apparat et regard fixe vers l’objectif.

À l’entrée des lieux, un avertissement en lettres capitales : « LES ALLÉES ET VENUES SONT TOUTES FILMÉES ET ENREGISTRÉES ».

À Ekaterinbourg, et c’est une première, deux femmes ont été arrêtées dans les allées d’un cimetière, aux abords des tombes de soldats, chacune à quelques jours d’intervalle. La deuxième ce jeudi 25 juin. Toutes les deux ont été accusées de collecter et d'envoyer ces informations en Ukraine. Selon une chaîne Telegram locale, réputée liée aux forces de sécurité, elles courent le risque d’être accusées de trahison. La peine de prison à la clé pourrait dépasser les deux chiffres.

Depuis quelques jours, circule en Russie l’hypothèse d’un report des élections de septembre à la Douma, les premières depuis le début de la guerre en Ukraine. Plusieurs médias russes en exil affirment que certains membres des « silovikis » (soit les structures de force en Russie, notamment l’armée et les services de renseignement) auraient tenté de convaincre le chef de l’État russe de les repousser pour raisons de sécurité.

L’hypothèse est à ce jour considérée comme assez peu crédible : entre autres motifs, la tenue d’un scrutin est pour le sommet du pouvoir un instrument fort de légitimation.

Mais le simple fait que cette hypothèse circule, en parallèle de l’énième retour d’une rumeur sur une nouvelle mobilisation, est un symbole : les tensions, les incertitudes et les menaces s’accumulent. Et l’été commence à peine.

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