
Né de la rencontre entre la chanteuse-guérisseuse Golly Miantsa, du percussionniste Samuel Ratovondrahery alias Bema, tous deux malgaches et du batteur-producteur français Aurèle Guibert, Lovana signe un premier album. Intitulé Jiro (« la lumière »), il met en avant les chants habités des rituels de possession propres à l’île Rouge sur fond de beat électro. Résultat : leur musique envoûtante relie les êtres et les ancêtres. Rencontre avec le trio nantais à l’occasion de sa tournée française.
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RFI Musique : votre trio s’appelle Lovana qui signifie « l’héritage ». Peut-on y voir une relecture des traditions malgaches à travers ce nom?
Golly : dans les traditions malgaches, comme dans beaucoup de traditions, les parents laissent des héritages à leurs enfants. Dans notre cas, il s’agit d’un héritage culturel. Nous avons constaté que les cultures de nos ancêtres ne sont pas beaucoup mises en valeur chez nous et surtout en dehors de notre pays. C’est pour cette raison que nous avons choisi le mot « Lovana » afin de faire perdurer ce patrimoine à travers le monde. Je suis originaire de Midongy, une petite ville située dans la région Atsimo-Atsinanana, au sud-est de Madagascar . C’est un endroit très éloigné des grands centres urbains. Ce patrimoine repose sur la force spirituelle que l’on possède dans notre famille et que nous devons transmettre.
Votre musique est basée sur un dialogue entre le monde des vivants et les esprits des ancêtres avec les fameuses cérémonies du tromba. En quoi consiste ces rites de possession qui n’ont rien à voir avec les impressionnantes séances de retournement des morts pratiquées également à Madagascar ?
G : en tant que chanteuse-guérisseuse, ces cérémonies du tromba ancrées dans le culte des morts font parties de notre vie quotidienne. On vit avec tous les jours ! Elles sont liées à ce que l’on appelle chez nous le « zanahary », Dieu créateur qui est une entité divine redoutée et vénérée dans le monde spirituel. Lors de ces rituels, je me sens vraiment possédé, je ressens la présence de ses esprits. Depuis mon plus jeune âge nous vivions ensemble avec ma grand-mère. Elle m’a initiée et transmis cet art vocal, ses chants ancestraux qui ont un pouvoir de guérison.
Vous êtes chanteur-percussionniste. Votre formation est basée sur le chant gospel. Que vous a apporté cette expérience?
Bema : Je viens également du sud-est de Madagascar dans la région d’Antsirabe. J’ai grandi en ville et bénéficié de beaucoup d’expériences musicales dans les chorales surtout traditionnelles, notamment les polyphonies vocales pratiquées sur les hauts-plateaux.
Avec les synthés, les basses puissantes et les rythmiques trip pop, vous faites office d’architecte sonore du trio. Comment s’effectue l'équilibre entre ce langage contemporain et ce patrimoine ancestral?
Aurèle : c’est vraiment un travail collectif. Bema m'accompagne sur les arrangements et la production. Golly donne son avis sur la couleur des sons. C’est énormément de recherche dans les musiques électroniques, le choix des sampling que l’on utilise pour arriver à cette fusion. Cette matière sonore doit fonctionner avec les deux voix habitées des chanteurs. J’ai essayé aussi d’ajouter des sons d’instruments traditionnels comme le kabossy, sorte de luth à cordes typique à l’océan Indien. Pour les rythmiques, c’est pareil, on incorpore les beats électro aux cadences des musiques de transes. En fait, le lien se fait essentiellement par les voix et les percussions tout en gardant une certaine liberté dans l’architecture.
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Quels sont les messages que vous véhiculez dans vos textes ? Par exemple sur le titre « Pitiky » très représentatif de l’album...
G : Ce morceau parle de la sagesse et dénonce les mensonges. Ce sont encore les mots de nos ancêtres qui résonnent dans nos têtes en nous disant de faire le bien : s'aimer, être dans le partage, protéger la nature… Nous considérons que la valeur de la parole est un acte sacré. A travers ces thèmes, nous avons choisi délibérément de ne pas parler de la situation politique à Madagascar. Ce qui n'empêche pas d'avoir une lecture politique à travers nos propos qui abordent aussi la vie quotidienne.
Depuis 2023, date de création Lovana, vous avez tourné sur les scènes du monde et notamment à Madagascar avant d'entrer en studio. Que vous a apporté l'expérience du live dans votre travail de création?
B : On a fait plus d'une cinquantaine de dates, avant même de sortir un seul titre en studio. Ça a été une expérience assez forte de pouvoir jouer notre musique en direct sans devoir la figer en amont sur des sorties discographiques. Notre répertoire a mûri au fur et à mesure avec le feedback du public. Chaque concert était une sorte de test pour définir notre direction artistique. Il y a certains morceaux qu'on jouait depuis le début et qu’on a mis de côté au moment de l’enregistrement. Du coup, les séances en studio ont été extrêmement fluides dans la production. Tout nous paraissait évident car on s’est efforcé de recréer cette ambiance de live qui, pour nous, est très importante.
Vous êtes en tournée française en ce moment avec notamment une date au méga festival des Vieilles Charrues en Bretagne au mois de juillet. Que représente cette sélection pour vous ?
A : il est évident que c'est un moment clé pour nous. On a travaillé d'arrache-pied sur ce nouveau live . Ce spectacle est nommé Fomba : cela veut dire qu’il relie les êtres, les gestes et les ancêtres. Le programmateur des Vieilles Charrues a assisté à un filage lorsque nous étions en résidence et nous a programmés direct ! Ça nous a donné confiance. Notre volonté est de s’ouvrir à un maximum de public. Outre les scènes de musiques du monde, on souhaite se produire sur des scènes de musiques actuelles, de musique électro. Les Vieilles Charrues sont l’exemple même d’une programmation ouverte vers un monde musical un peu plus large.
Sur la pochette de votre album figure une tête de zébu. C'est l'animal d'élevage emblématique de l'île Rouge. Posséder un troupeau de zébus, cela signifie avoir un statut social, c'est aussi un lien avec la terre ancestrale. Cette référence semble évidente !
B : On a choisi cette référence au zébu parce que c’est l'animal ominiprésent à Madagascar. Mise à part l’utilisation en bêtes de trait et de selle, ainsi que pour leur viande, les zébus servent également dans les cérémonies céculaires. Pour nous ce zébu est une sorte d’hommage aux traditions malgaches.
Lovana Jiro disponible sur toutes les plateformes (World Tour Records / Wiseband/ RFI Talent) 2026
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