
Le 23 juin 2026, pour la première fois, un historien entre au Panthéon. Marc Bloch n'est pas seulement l'un des plus grands intellectuels de sa génération, un pionnier absolu des sciences humaines à la prose délicate et élégante, mais un humble héros des deux guerres mondiales, reconnu pour ses talents d'organisateur et un courage quasi sacrificiel. Cadre de la Résistance à Lyon, il est arrêté, torturé puis fusillé par les nazis en juin 1944.
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Marc Bloch naît en 1886 à Lyon, presque une ville de hasard, puisque son père, Gustave, un Alsacien ayant opté pour la France après les annexions allemandes de 1871, y enseigne depuis dix ans. Elle va pourtant profondément marquer son destin. Ce père est une figure tutélaire, fils d’instituteur israélite, major à l’entrée de l’École normale supérieure en 1868 et de nouveau major à l’agrégation de lettres quatre ans plus tard. Entre les deux, il a pris les armes pour défendre Strasbourg assiégée. C’est aussi un grand historien de l’Empire romain, bientôt décoré de la Légion d’honneur.
Le milieu dans lequel grandit Marc Bloch fait de lui ce que Pierre Bourdieu appellera plus tard un « héritier », dans son cas quelqu’un doté dès l’enfance d’un fort capital culturel et d’une certaine aisance économique. S’y ajoute un grand sentiment patriotique, certes diffus à cette époque dans le corps enseignant, mais renforcé chez lui par les soubresauts de l’affaire Dreyfus, qui ont vu, dans une France coupée en deux, la République se ranger finalement contre l’antisémitisme. Cette part de déterminisme dans quelques-uns des choix qui marqueront sa vie, Marc Bloch en fait un portrait saisissant en 1940 :
« Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite. […] J’ai été élevé dans le culte de ces traditions patriotiques, dont les Israélites de l’exode alsacien furent toujours les plus fervents mainteneurs ; [...] la France, [...] , dont certains conspireraient volontiers à m’expulser aujourd’hui et peut-être (qui sait ?) y réussiront, demeurera, quoi qu’il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. J’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel, et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux. »
Un normalien dans les tranchées
Lycéen à Paris à Louis-le-Grand, le jeune Marc Bloch intègre à son tour l’École normale supérieure, réussit lui aussi le concours de l’agrégation, puis part étudier en Allemagne, à Berlin et Leipzig, où les sciences humaines sont alors en pleine ébullition. En août 1914, alors que la guerre vient d’être déclarée, il n’hésite pas un seul instant. Il s’engage comme sergent, connaît les revers cuisants des premières semaines du conflit, le sursaut de la bataille de la Marne. Durant ses premiers combats, trois balles traversent son uniforme en le laissant indemne.
Malade, il est hospitalisé et on lui propose un poste à l’arrière qu’il refuse. Il combat sur la Somme en 1916 et aux Chemins des Dames en 1917, ses états de service, sa détermination et son courage lui valent la croix de guerre et quatre citations. Capitaine à la fin du conflit, il est démobilisé en 1919. La même année, l’ancien professeur de lycée devient maître de conférences et épouse Simone Vidal, dont il aura six enfants. L’année suivante, il soutient sa thèse sur les dynamiques d’affranchissement des serfs au Moyen Âge.
À écouter aussi 1 - Hommage à Marc Bloch, avec «Mélanges historiques»
En 1921, revenant sur son expérience au front, il publie un article d’une modernité saisissante encore aujourd’hui, « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre » . Il écrit : « Une fausse nouvelle naît toujours de représentations collectives qui préexistent à sa naissance ; elle n’est fortuite qu’en apparence, ou, plus précisément, tout ce qu’il y a de fortuit en elle, c’est l’incident initial, absolument quelconque, qui déclenche le travail des imaginations ; mais cette mise en branle n’a lieu que parce que les imaginations sont déjà préparées et fermentent sourdement. Un événement, une mauvaise perception par exemple qui n’irait pas dans le sens où penchent déjà les esprits de tous, pourrait tout au plus former l’origine d’une erreur individuelle, mais non pas d’une fausse nouvelle populaire et largement répandue . »
L'École des Annales : une révolution dans l'historiographie française
En 1924, Les Rois thaumaturges traite des pouvoirs miraculeux assignés aux rois de France et d’Angleterre. Ce livre défriche tout ensemble les terrains quasi vierges de l’anthropologie historique, de l’histoire des mentalités et de l’histoire comparée. Des décennies plus tard, il bouleversera le jeune Carlo Ginzburg, une lecture déterminante pour ce pionnier de la micro-histoire, une « histoire au ras du sol » qui s’intéresse aux individus dans leur environnement.
Avec son ouvrage suivant, publié en 1931, Les Caractères originaux de l'histoire rurale française , il élargit son désir d’interdisciplinarité et part des paysages actuels pour en comprendre l’histoire. L’année précédente, il a acheté une maison au Bourg-d'Hem, dans la Creuse, où il s’intéresse de près à la vie des paysans. S'il conçoit ses recherches comme une patiente remontée du temps, son écriture empreinte le chemin inverse. « Organiser le passé en fonction du présent , écrit-il, c’est ce qu’on pourrait appeler la fonction sociale de l’histoire . »
À écouter aussi 2 - Hommage à Marc Bloch, avec «Mélanges historiques»
En 1929, avec Lucien Febvre, il a fondé la revue des Annales d’histoire économique et sociale . Ce périodique donne naissance à ce qu’on nommera bientôt « l’école des Annales », le plus grand bouleversement de l’historiographie du XXe siècle, dont nous continuons à percevoir les effets. S’il observe avec empathie les foules du Front populaire, il se tient à l’écart de la politique, qu’il considère ne pas être la tâche d’un historien. En 1936, il entre à la Sorbonne après avoir échoué au Collège de France.
Un héros de la résistance
À la déclaration de la guerre en septembre 1939, il reprend l’uniforme à 53 ans, se décrivant comme « le plus vieux capitaine de l’armée française ». Il parvient à quitter la poche de Dunkerque pour l’Angleterre en mai 1940, puis revient en France pour poursuivre les combats. Il assiste sidéré à l'entrée des Allemands dans Rennes, où les soldats français ont cessé de combattre. Il est de nouveau décoré de la croix de guerre et obtient une nouvelle citation.
Il écrit à chaud le plus grand livre produit sur cette période, L’étrange défaite , qui ne sera publié qu’après sa mort. Pour lui, les possibilités d’enseigner se réduisent même en zone libre. Il s'attelle dans cette période à son dernier livre, resté inachevé, Apologie pour l’histoire ou métier d’historien . Très vite, les plus grands de ses enfants rejoignent la Résistance. Il finit par faire de même à Lyon où il assume de hautes responsabilités.
À écouter aussi Marc Bloch au Panthéon, historien combattant du temps présent
Arrêté en mars 1944, il est torturé par la Gestapo, soigné puis torturé de nouveau en mai. La nouvelle du Débarquement de Normandie déchaîne la répression nazie. Le 16 juin 1944, il est exécuté avec 27 camarades dans un champ au nord de Lyon. Son épouse, qui a rejoint Lyon dans l'espoir d'avoir de ses nouvelles, y meurt une quinzaine de jours plus tard d’un cancer. Les cendres de Marc Bloch reposent depuis 1977 dans le cimetière du Bourg-d'Hem. Elles y resteront après son entrée au Panthéon, le 23 juin 2026.
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