
Il était le favori avant le premier tour de la présidentielle en Colombie, le 31 mai dernier. Mais après une campagne de second tour difficile, le candidat de la gauche, Ivan Cepeda, se présente distancé dans les sondages avant le second tour du 21 juin.
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La partie a été rude pour Ivan Cepeda, dans cet entre-deux tours en plein Mondial de football , avec un adversaire qui a usé du maillot de l'équipe nationale jusqu'à la corde. Cepeda a d'ailleurs tenté de faire interdire cette usurpation du maillot jaune, au final sans succès. Le football et la politique ont été intimement liés, au risque d'une polarisation dangereuse de la campagne électorale, alerte l'éditorialiste de Cambio , Jaime Honorio Gonzalez .
Distancé, contre toute attente, à l'issue du premier tour par Abelardo de la Espriella (avec 40,91 % contre 43,73 %) et dans les récents sondages, Ivan Cepeda, qui avait fait les premiers mois une campagne de terrain, s'est rapproché des réseaux sociaux, notamment Instagram et TikTok. Il s'agissait d'humaniser le candidat réputé pour son sérieux – voire son austérité – de juriste et de défenseur des droits de l'homme, de le rendre plus proche des gens, d'adoucir son image de militant de gauche pour ne pas effrayer l'électorat centriste dont les voix sont indispensables, De le Espriella ayant lui fait le plein des voix de la droite. Cepeda, qui avait annoncé au début de sa campagne qu'il n'était pas question de danser le reguetón pour les réseaux sociaux, a dû assouplir ses lignes rouges.
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Un « orphelin de la violence » qui cite Gandhi
Ce philosophe de formation, diplômé de l'université de Sofia – né en 1962, il a vécu enfant de longues années à Cuba et en Europe orientale, du fait de l'exil de ses parents, militants de gauche –, a été découvert par les Colombiens le 9 août 1994, le jour de l'assassinat de son père. Le sénateur communiste Manuel Cepeda était le dernier élu de l'Union patriotique , un parti de gauche décimé par des agents de l'État avec la complicité de paramilitaires. Ce jour-là, Ivan Cepeda devient un « orphelin de la violence politique » et demande justice . « Je demande à ce pays, au président Samper, à ceux qui s'occupent de la justice en Colombie, qu'ils fassent quelque chose contre ces attaques contre les dirigeants de gauche et que ce crime ne reste pas impuni, comme ceux de tant d'hommes justes et courageux », déclare alors le jeune homme bouleversé, devant les caméras de télévision et la voiture criblée de balles de son père, dans laquelle il aurait pu se trouver également. Sa mère, la journaliste Yira Castro , était également une femme engagée.
Ivan Cepeda devra lui aussi repartir en exil de 1998 à 2004 en raison des menaces de mort qui pesaient sur lui. C'est sa quête de vérité sur l'assassinat de son père et sa dénonciation des liens entre le paramilitarisme et la classe politique qui lui valent cet exil qu'il passe notamment en France où il entreprend des études de droit international humanitaire. Père de deux enfants, Ivan Cepeda est marié à Pilar Rueda , fonctionnaire de la JEP, la juridiction spéciale pour la paix , dont elle s'est mise en congé pendant la campagne. Le droit et la justice sont des affaires de famille chez les Cepeda.
De retour en Colombie, avec d'autres défenseurs des droits humains et victimes de la violence politique, il crée en juin 2005 le Movice, Mouvement des victimes de crimes d'État , un collectif d'associations de familles et défenseurs de victimes de la violence politique. Un collectif lui-même issu du mouvement Nunca Más (Plus jamais) lancé en 1996 pour réfléchir aux moyens légaux de contrer la violence et d'agir contre ses agents. Nunca Más , un nom emprunté au rapport de la Conadep argentine, la commission mise sur pied en décembre 1983 par le président Raul Alfonsín, après le retour à un régime civil pour enquêter sur les victimes, morts et disparus, de la dictature militaire argentine (1976-1983).
L'une des phrases que Cepeda aime à citer est empruntée à Gandhi : « Quand je dis que nous ne devons pas avoir de rancune, je ne veux pas dire que nous devons nous soumettre ». Elle est le mantra de son engagement politique et philosophique et son arme, c'est le droit, rien que le droit. Il a d'ailleurs annoncé le 11 juin dernier qu'il dénonçait Abelardo de la Espriella pour financement du terrorisme et enrichissement illicite auprès de la Cour pénale internationale et de l'État colombien.
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La lutte contre la « parapolitique »
Ivan Cepeda et le Movice ont eu un rôle fondamental dans la prise de conscience et la reconnaissance de la responsabilité de l'État colombien dans la violence qui va de l'assassinat d'opposants politiques aux expropriations de terres des communautés. Tout un système de la « parapolitique » où les alliances entre la classe politique, certains secteurs économiques et les groupes paramilitaires verrouillent des régions entières.
Élu en octobre 2025 candidat à la présidentielle pour le Pacto histórico, avec près de 65 % des voix et 2,3 millions d'électeurs, lors d'élections primaires, Ivan Cepeda s'est lancé en politique en 2010. Il est alors élu député sous l'étiquette du Polo democrático, premier mouvement de la gauche unie, puis sénateur en 2014, devenant l'une des figures les plus en vue de la gauche colombienne. Au Parlement, il est particulièrement investi dans les enquêtes sur les assassinats politiques et à ce titre interroge officiellement les liens entre Alvaro Uribe et le paramilitarisme , raconte Laurence Mazure, alors correspondante à Bogota de plusieurs journaux européens.
En novembre 2002, après son élection à la présidence, Alvaro Uribe avait entamé une « réintégration à la société » des groupes paramilitaires. L'élection de certains chefs paramilitaires au Congrès en 2004 et leur entrée au Parlement sous les applaudissements d'une partie des députés est vécue comme une gifle par les familles de victimes, raconte Ivan Cepeda dans un entretien au magazine El Espectador en avril 2026 .
En septembre 2011, Ivan Cepeda remet au Parquet colombien les déclarations de deux ex-paramilitaires affirmant qu’Alvaro Uribe et son frère Santiago ont participé à la fondation des Autodéfenses unies de Colombie (AUC), l’organisation qui regroupe tous les fronts paramilitaires. Début 2012, Uribe rétorque en portant plainte, accusant Cepeda de faux témoignages.
Au final, les magistrats innocenteront Cepeda mais ouvriront en 2018 une enquête contre l'ancien président au motif qu'il a manipulé des témoins afin de discréditer les accusations du sénateur. En août 2025, Uribe est condamné à 12 ans d’assignation à résidence pour avoir tenté de faire pression sur un ancien paramilitaire. La peine maximale a été requise par la juge Sandra Heredia, qui a d’ailleurs confié elle aussi avoir reçu des menaces. Puis, coup de théâtre, en octobre 2025, la condamnation de l'ancien président est annulée… Une bataille judiciaire qui témoigne tout à la fois du climat de violence et aussi de la volonté de Cepeda d'aller au fond des enquêtes.
Comme le rappelait dans une chronique quelques jours avant le 1ᵉʳ tour de la présidentielle le chercheur Fabio Lopez de La Roche , une bonne part des 10 millions de victimes de la violence en Colombie sont imputables aux groupes paramilitaires. Et l'ancien président Alvaro Uribe est aussi l'inventeur des « faux positifs », ces personnes victimes d'exécutions extrajudiciaires, assassinées pour « faire du chiffre » dans la lutte contre les groupes armés.
La paix totale ou la guerre totale
L'affrontement avec Uribe a fait d'Ivan Cepeda le héros de la gauche colombienne mais aussi celui des victimes de la violence, analyse l'écrivain León Valencia , qui lui a consacré une biographie, Iván Cepeda, una vida contra el olvido (« Ivan Cepeda, une vie contre l'oubli » – éditions Aguilar, non traduit). Si l'ancien président semble hors jeu, avec la défaite sans appel de sa candidate Paloma Valencia, la parapolitique, elle, est toujours bien incrustée en Colombie.
Pendant sa campagne, Abelardo de la Espriella, avocat de narcos et de paramilitaires , a promis une lutte sans merci contre les groupes armés. Ivan Cepeda a lui été l'architecte des négociations de paix engagées depuis des années avec les guérillas. L'ex-président Juan Manuel Santos avait fait appel à lui comme facilitateur du dialogue avec les FARC. Il sera également la cheville ouvrière des discussions (inabouties) avec l'ELN.
Coprésident de la commission de la paix conjointe au Sénat et à la Chambre des députés, il participe à ce titre également à des négociations pour la reddition de narcotrafiquants du Clan del Golfo . Ivan Cepeda est l'un des principaux architectes du processus de paix totale initié par Gustavo Petro. Un processus de paix qu'il entend continuer à porter tout en reconnaissant ses échecs. Il a fait campagne sur les acquis du gouvernement Petro, malgré ses failles, notamment en matière de lutte contre les groupes armés.
Selon lui, le nouveau pouvoir pourra s'appuyer sur l'expérience de ces quatre premières années d'un gouvernement de gauche à la Casa de Nariño, le palais présidentiel, et tirer les leçons des erreurs de son prédécesseur avec lequel des tensions sont apparues pendant la campagne, comme sur la convocation d'une assemblée constituante à laquelle Petro était favorable. Ivan Cepeda a écarté le projet. L'heure est à « l'union et à la concertation », a-t-il lancé, (c'est) le moment de la rencontre avec le centre politique, le libéralisme démocratique et les secteurs réformistes. Avec en général, tous ceux et celles qui défendent la vie ». Un pari sur la vie, au risque de la sienne, son autre mantra.
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