Mozambique Exposed: au Cabo Delgado, des violences sexuelles généralisées

Mozambique Exposed: au Cabo Delgado, des violences sexuelles généralisées

D’après un rapport des Nations unies qui n'a jamais été rendu public, le Cabo Delgado connaît une flambée de violences sexuelles depuis le début du conflit en 2017. Cette région, très riche en matières premières, subit la violence du groupe terroriste shebab, mais aussi les brutales représailles des Forces armées mozambicaines. Les femmes paient particulièrement le prix de cette situation. Septième épisode de l'enquête « Mozambique Exposed » du consortium coordonné par Forbidden Stories à laquelle RFI a contribué.

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De notre envoyée spéciale de retour du Mozambique,

Ce matin de mars 2021, vers 5h, Olessa Ibrahimou est réveillée par des tirs. Des hommes armés font irruption dans son village, dans la forêt, à quelques encablures de la ville de Palma, chef-lieu du district homonyme au Mozambique . Olessa Ibrahimou et ses cinq enfants tentent de fuir, mais tombent entre les mains des assaillants. « Ils ont séparé les enfants des adultes , se souvient cette femme émaciée de 41 ans. Quand ils m’ont vue, mes trois plus petits ont couru vers moi. Les bandits nous ont épargnés parce que j’étais enceinte. Mais ils ont emporté mes deux filles de 15 et 17 ans. »

Depuis ce jour, Olessa Ibrahimou n’a plus jamais vu ses filles. Elle vit maintenant à Pemba, capitale du Cabo Delgado, dans une grande précarité. « J’ai retrouvé une voisine qui avait été enlevée et a réussi à s’enfuir , poursuit-elle, le regard dans le vide. Elle m’a dit que ma plus jeune fille avait un enfant. »

Un rapport jamais publié

Des histoires comme celle d’Olessa Ibrahimou, on peut en lire des dizaines dans un rapport de l’UNFPA (le Fonds des Nations unies pour la population) sur les violences basées sur le genre (VBG). Daté de 2024 et intitulé « Les voix du Mozambique », ce document n’a jamais été publié, pour des raisons de « qualité », selon l’agence des Nations unies, qui n’a pas donné plus d’explications.

Entre janvier et avril 2024, plus d’une centaine de personnes ont été interrogées par l’UNFPA, dans sept des seize districts du Cabo Delgado. Cette région riche en matières premières (gaz, pierres précieuses, lithium…) subit depuis près de 10 ans, la violence du groupe armé shebab , ainsi que les représailles des Forces armées mozambicaines, dans leur guerre contre le terrorisme.

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Victimes, proches, humanitaires, chefs communautaires et religieux sondés par l’agence des Nations unies s’accordent sur un point : depuis le début du conflit en 2017, la région connaît une flambée de violences sexuelles.

« Enlevées », « mariées de force », « esclaves », « discriminées »

Le sort subi par les filles d’Olessa Ibrahimou est partagé par des milliers de jeunes filles du Cabo Delgado. « Un grand nombre de femmes et de filles ont été enlevées et soumises au trafic d’êtres humains [par les groupes armés non-gouvernementaux, NDLR] », peut-on lire dans le rapport. L’UNFPA recense aussi des tortures, des exécutions extra-judiciaires et l’usage des femmes et des enfants comme boucliers humains par les Shebabs. « Une fois enlevées, les filles sont mises en ligne et les hommes armés font leur choix , explique à RFI une assistante sociale de Mocimboa da Praia, qui préfère garder l’anonymat. Celles choisies sont mariées de force, les autres deviennent les esclaves du groupe. »

Les femmes enlevées portent le matériel des combattants, elles cuisinent, elles vont chercher du bois. Certaines deviennent aussi les esclaves sexuelles des terroristes. « Quand ils voulaient nous punir, ils nous attachaient les mains derrière le dos et nous laissaient ainsi pendant trois jours. Durant ce temps, n’importe quel homme qui le désirait pouvait venir nous violer », confie une victime à l’UNFPA.

Quand elles parviennent à s’échapper, les rescapées subissent souvent l’opprobre de leurs communautés. « Dans les villes qui ont été occupées par les terroristes comme Palma ou Mocimboa da Praia, les femmes enceintes peuvent être discriminées par les communautés qui soupçonnent que le père de l’enfant est un combattant », explique un spécialiste des violences de genre, à l’UNFPA.

Des crimes et abus de pouvoir

Tout aussi inquiétant, le rapport des Nations unies révèle que les Forces armées mozambicaines (FADM) sont à l’origine de nombreuses violences sexuelles. De nombreux cas d’attouchements et de viols sont rapportés. « Hier, un officier a offert à boire à une fille de 15 ou 16 ans , raconte une source aux Nations unies. Il a demandé à être payé en retour. Comme elle n’avait pas d’argent, il l’a forcée à coucher avec lui. Il y a un motel juste à côté. On pouvait l’entendre crier et pleurer ».

Selon plusieurs témoins, rencontrés sur place par RFI, les FADM abusent régulièrement de leur pouvoir. « Ils n’ont aucun respect , s’indigne Saviana Talessa, présidente du comité de santé du quartier du 30 juin de Mocimboa da Praia. Ils viennent souvent la nuit. Ils boivent. Ils tirent en l’air avec leurs armes. Nous avons peur d’eux ».

« Sur les marchés, ils touchent les seins et les fesses des femmes , ajoute une source de l’UNFPA. Ils prennent tout ce qu’ils veulent sans payer ».

Le rapport de l’UNFPA pointe une impunité totale dont jouissent les FADM, alors que les coupables pourraient être aisément identifiés. « Cela fait peser un risque supplémentaire aux victimes qui croisent régulièrement leurs agresseurs », peut-on lire dans le rapport.

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Une hausse de la prostitution

Le document fait également état d’une hausse de la prostitution, notamment parmi les communautés de déplacés. « Certaines femmes ont perdu leurs maris, leurs terres, leurs moyens de subsistance et elles ont des enfants à nourrir », confirme l’assistante sociale de Mocimboa da Praia.

Ces femmes déplacées restent particulièrement vulnérables aux abus des militaires, des chefs communautaires et même des humanitaires. Le rapport pointe de nombreux cas, où les victimes doivent se vendre pour avoir accès à l’aide. Il fait également part de son inquiétude quant au nombre croissant de mineurs qui s’adonnent au travail sexuel.

Autre facteur qui entretient la hausse de la prostitution : le boom gazier qui se fait attendre. En 2012, le plus grand gisement de gaz naturel au monde a été découvert au large de Palma, dans le bassin de Rovuma. Un consortium international, mené par le Français TotalEnergies devait commencer l’exploitation en 2017. Mais la dégradation de la situation sécuritaire a suspendu le projet Mozambique LNG durant plusieurs années.

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Selon le rapport des Nations unies, « des hommes d’affaires ont été accusés de prendre part à de l’exploitation sexuelle ». Le rapport mentionne qu’ils travaillent pour des groupes privés et certains témoins les décrivent comme « Mozambicains, mais étrangers au Cabo Delgado ». Ces cas sont essentiellement intervenus à Palma. « Ils disent aux femmes et aux filles que, si elles couchent avec eux, elles auront un emploi , explique une source de l’UNFPA. Mais le travail ne vient pas ».

« La finalisation de ce rapport pour un public externe n’a pas été une priorité »

D’après un porte-parole de l’UNFPA, bien que ce rapport n’ait jamais été rendu public, il a été utilisé pour définir des programmes humanitaires pour lutter contre les violences basées sur le genre (VBG). « Il est resté à l’état de brouillon, pour des raisons de qualité », explique-t-il. L’UNFPA confirme pourtant que cette étude, « Les voix du Mozambique », a suivi la même méthodologie que celles déjà menées au Cameroun ou au Soudan par l’agence des Nations unies et qui ont été publiées.

En 2024, « il y avait beaucoup de choses en cours dans le pays et de nombreux besoins en programmation , explique le porte-parole de l’UNFPA. La finalisation de ce rapport pour un public externe n’a pas été une priorité ».

L’année 2024 a été marquée par le retrait du Cabo Delgado, des troupes de la Samim, la Mission des forces de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) venue prêter main forte aux soldats mozambicains dans leur lutte contre le terrorisme. D’après l’ONG Acled, qui fait une veille des conflits dans le monde, cette même année, le nombre d’attaques meurtrières a augmenté de 36% par rapport à 2023.

« Mozambique Exposed » est le fruit de près de 100 entretiens et de cinq mois de travail menés par 10 médias et 30 journalistes sous l’égide de Forbidden Stories. Des investigations incluant Evident Media (États-Unis), Expresso (Portugal), M28 Investigates (Rwanda), Les Observateurs de France 24 (France), Paper Trail Media (Allemagne), RFI (France), SourceMaterial (Royaume-Uni), ZDF (Allemagne) et Zitamar News (Mozambique).

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