Cuba: sous sanctions, il est «difficile» que les réformes «améliorent» l’économie du pays

Cuba: sous sanctions, il est «difficile» que les réformes «améliorent» l’économie du pays

Soumises à une pression économique et à des sanctions de plus en plus nombreuses de la part des États-Unis depuis janvier, les autorités cubaines ont annoncé vendredi une nouvelle série de réformes. Parmi ces mesures, dont les grandes lignes ont été dévoilées vendredi 12 juin par le président Miguel Díaz-Canel, davantage d’activités seront ouvertes aux entreprises privées, il sera possible d’importer et d’exporter sans passer par l’intermédiaire d’une entreprise d’État cubaine et le pays sera davantage décentralisé. Jérôme Leleu, économiste spécialiste de Cuba, évalue pour RFI l’importance de ces réformes et l’impact qu’elles pourraient avoir sur l’économie de l’île.

Publié le :

RFI : Tout d’abord, comment évaluez-vous la situation économique de l'île aujourd'hui ? Est-ce la pire depuis la révolution de 1959 ?

Jérôme Leleu : Oui. En 2026, le blocus n’a jamais été aussi important. Aucun navire pétrolier n’est arrivé sur l’île depuis janvier, hormis un navire russe [le 31 mars, ndlr]. La situation actuelle est effectivement la plus compliquée qu’ait connue Cuba , après plusieurs chocs économiques majeurs déjà ces dernières années. Fin 2015, la crise vénézuélienne a éclaté [Caracas est alors un important fournisseur de pétrole pour Cuba, ndlr] et affecte négativement l'économie cubaine dès 2016. Ensuite, il y a eu la crise sanitaire du Covid-19 à partir de 2020, puis le renforcement des sanctions en 2021 par les États-Unis. Et enfin, ce nouveau choc, beaucoup plus important que les précédents.

Quelle importance accordez-vous aux mesures annoncées par le président Miguel Díaz-Canel ce vendredi ? En quoi diffèrent-elles des réformes précédentes ?

Les réformes qui ont été annoncées sont importantes et vont dans le prolongement de mesures mises en place ces dernières années et même ces dernières décennies. Elles vont plus loin dans la libéralisation de l'économie, dans l'ouverture au marché et l’ouverture pour les entreprises privées. Si on observe la situation sur un temps long, il existe une politique de décentralisation et d’ouverture progressive au secteur privé depuis 1976, avec des épisodes ponctuels de recentralisation, ou de limitation des activités privées. Cette fois-ci, l’une des mesures nouvelles consiste à permettre aux entreprises cubaines d’investir directement dans l'économie. Leur participation à des entreprises mixtes était déjà possible, mais là ça va un peu plus loin. Par exemple, des entreprises privées cubaines pourront avoir le contrôle d’hôtels, ce qui n’était pas forcément possible auparavant [sans la participation de l’État, ndlr]. Cuba autorise donc de plus en plus les entreprises privées à investir dans différents secteurs de l'économie. Cela vient étendre la réforme de 2021, qui a autorisé les petites et moyennes entreprises privées. Concernant les importations et les exportations, depuis 2021, les petites et moyennes entreprises peuvent importer et exporter, mais par l'intermédiaire d’une entreprise d'État. D'après ce qui a été annoncé, les entreprises privées pourront importer et exporter de manière plus libre, comme c’est le cas pour le carburant depuis février.

Le président a aussi évoqué des changements à venir concernant la libreta , le carnet de rationnement, un temps symbole de l’égalitarisme…

On peut aussi l’appeler « carnet de distribution ». Cette carte permet à chaque Cubain d'obtenir des produits subventionnés par l'État en une quantité donnée : du café, des œufs, du riz, de l'huile, du sucre, du sel, etc. À une époque, cela incluait aussi des vêtements. Aujourd'hui, les produits dans la libreta sont beaucoup moins nombreux, mais cela reste un symbole, même si elle ne permet plus de vivre et de se nourrir convenablement, en tout cas pas pendant tout le mois. Il a été annoncé qu’elle serait probablement affectée seulement aux plus démunis. Cette mesure avait déjà été évoquée à l'époque de Raul Castro [qui a dirigé le pays de 2006 à 2018, ndlr], puis jamais mise en œuvre. Du fait du développement des inégalités, un certain nombre de Cubains n'ont plus besoin de la libreta , alors que d'autres en ont davantage besoin. Actuellement, il serait effectivement plus rationnel socialement et économiquement de réserver ce carnet aux plus démunis.

Quel impact peuvent avoir ces mesures sur l’économie cubaine, alors que le PIB a reculé de 15 % depuis 2020 et devrait accélérer sa chute cette année ?

Le problème fondamental de ces réformes, si elles sont mises en œuvre, repose sur le contexte extérieur et en particulier le renforcement des sanctions des États-Unis vis-à-vis de Cuba. Si ces sanctions restent en place, il sera difficile que ces mesures se concrétisent et améliorent réellement l’état de l’économie cubaine.

Pourquoi La Havane annonce-t-elle ces réformes maintenant ? Répond-elle, selon vous, à la pression exercée par Washington ?

On sait que les États-Unis, depuis les années 1960, souhaitent un changement de régime, mais ils poussent aussi pour une libéralisation de l'économie. Ces annonces seront-elles suffisantes aux yeux du gouvernement actuel des États-Unis ? Je n'en sais rien. Ce ne sont pas les premières réformes annoncées cette année. Le gouvernement avait annoncé par exemple que les Cubains de la diaspora pourront investir à Cuba. Dans l'histoire économique de Cuba, lorsqu'il y a un choc extérieur – et actuellement il y a un choc très important en 2026 –, Cuba essaie de s'adapter et fait des réformes, souvent dans le sens d'une libéralisation et d'un développement du secteur privé. Ou l'inverse : dans certains cas, des chocs extérieurs entraînent une recentralisation et des limitations au secteur privé. Le contexte actuel pousse Cuba à essayer de trouver des solutions en interne pour s'en sortir économiquement face à l’urgence actuelle, mais aussi pour pouvoir repartir sur de meilleures bases en cas de diminution des sanctions.

À lire aussi Pression des États-Unis sur Cuba, l'inculpation de l'ancien président Raul Castro acclamée à Miami

À lire aussi Les entreprises étrangères quittent Cuba sous pression américaine

Newsletter Recevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail

Suivez toute l'actualité internationale en téléchargeant l'application RFI

← World News