Mozambique Exposed: la violence d’État, un héritage du parti au pouvoir depuis l’indépendance

Mozambique Exposed: la violence d’État, un héritage du parti au pouvoir depuis l’indépendance — World News | Versia.media

Plus d’un an et demi après les violentes contestations électorales qui avaient ébranlé le Mozambique fin 2024, la pression sur les opposants politiques ne faiblit pas. Deux membres d’Anamola, le parti de l’ex-candidat à la présidentielle Venancio Mondlane, ont été tués chez eux en mai. Les autorités parlent « d’incidents isolés ». Quatrième volet de l’enquête « Mozambique Exposed » du consortium piloté par Forbidden Stories, à laquelle RFI a participé.

Publié le : 15/06/2026 - 04:30

De notre envoyée spéciale de retour du Mozambique,

Le véhicule s’engage dans les ruelles sablonneuses. Les habitations environnantes sont en parpaings apparents et tôle ondulée. Certaines ont été submergées par les eaux. La veille, de fortes précipitations ont touché le quartier d’Intaca, dans la grande banlieue de Maputo. Les familles tentent d’écoper tant bien que mal.

À moitié allongé sur une natte, devant sa modeste maison, la jambe plâtrée du pied au genou, Amilcar Francisco, la quarantaine, reçoit ses proches. Ils sont venus prendre de ses nouvelles. Une semaine plus tôt, il a été torturé par des individus non identifiés. « En sortant du travail, j’attendais le bus quand une voiture blanche s’est arrêtée près de moi , raconte-t-il. Six hommes en sont descendus et m’ont contraint à monter. Ils m’ont mis une cagoule sur la tête et ont attaché une corde autour de mon cou et de mes mains ». Amilcar Francisco est emmené dans un terrain vague à quelques kilomètres. Là, ses agresseurs ont commencé à le frapper. Ils lui ont brisé systématiquement les pieds avec des barres de fer, avant de l’abandonner pour mort. « Ils m’ont dit : " Vous allez tous finir comme ça. " Et ils ont cité les noms de tous les membres du parti et leurs fonctions : le coordinateur de la cellule, le responsable des statistiques… »

Répression politique

Amilcar Francisco est un militant d’Anamola (Alliance nationale pour un Mozambique libre et autonome), le tout nouveau parti de l’opposant et ex-candidat à la présidentielle, Venancio Mondlane. Après les élections générales d’octobre 2024, marquées par la victoire écrasante du Frente de Libertação de Moçambique (Front de libération du Mozambique, Frelimo), parti au pouvoir depuis l’indépendance, le pays a été secoué pendant plus de quatre mois par une vive contestation des résultats. La répression des manifestations a causé plus de 400 morts, selon les organisations de la société civile.

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Depuis, les persécutions politiques se poursuivent et s’accentuent à l’approche du premier congrès du parti Anamola (du 20 au 22 juin à Nampula, dans le centre du pays). Deux cadres du mouvement ont récemment été assassinés. Anselmo Vicente, coordinateur d’Anamola à Chimoio, dans le centre, a été abattu devant chez lui le 9 mai, alors qu’il rentrait d’une réunion de la cellule locale du parti. Six jours plus tard, Pedro Chauke, militant dans la province de Gaza, au sud, a été tué par balle à son domicile. Des témoins ont décrit ses meurtriers comme « impitoyables et professionnels ».

Dias Letela, porte-parole du groupe parlementaire du Frelimo, estime qu’il s’agit « d’actes isolés », mais Venancio Mondlane y voit les basses œuvres d’une partie des services de sécurité du pays. En mars 2025, il a déposé une plainte contre la police nationale pour des violences infligées à ses militants. Selon le dossier judiciaire que RFI a pu consulter, il estime qu’au moins 55 personnes ont été tuées et plus de 400 violentées depuis la création d’Anamola, en août 2025.

Détentions arbitraires

C’est dans son salon qu’Alex Barga reçoit. Une table, un canapé, et surtout une bibliothèque bien garnie. « Les livres, ça me rassure », confie cet éditeur, qui se qualifie aussi de poète contestataire. Alex Barga a passé neuf mois en détention, sans aucune forme de procès. C’est en janvier qu’il a été arrêté avec des amis, alors que la contestation électorale battait son plein : « Au commissariat, nous avons été interrogés longtemps, sans la présence d’aucun avocat. Ils nous demandaient pourquoi on voulait tuer des policiers. On nous a torturés pendant des heures, puis on nous a jetés dans une cellule tachée de sang encore frais. »

Ce n’est que bien plus tard qu’Alex Barga est inculpé pour association de malfaiteurs et tentative de modification de l’État de droit par des moyens violents. « Je me demande bien quel type de coup d’État on peut organiser avec sa plume », ironise le poète. Grâce à l’accompagnement de l’Ordre des avocats, Alex Barga et ses camarades ont retrouvé la liberté, neuf mois plus tard, après l’abandon des poursuites. « La juge elle-même a reconnu qu’il n’y avait rien dans notre dossier », poursuit-il.

Selon l’organisation de la société civile Decide, plus de 7 200 personnes ont été arrêtées et détenues arbitrairement durant la contestation post-électorale et 1 500 restent encore emprisonnées.

Loi anti-terroriste

Certaines tombent sous le coup de la loi anti-terroriste, un redoutable outil judiciaire instauré en 2018 et modifié en 2022, qui permet notamment une détention provisoire de 16 mois, sans inculpation. « Cette loi permet d’infliger des peines plus lourdes et peut facilement être manipulée , explique Borges Nhamirre, chercheur à l’Institut des études de sécurité (ISS). Venancio Mondlane par exemple, a été accusé d’incitation à des actes de terrorisme. Les manifestations sont très facilement assimilées à cela et ceux qui protestent tombent sous le coup de cette loi ».

Dès son adoption en 2018, les organisations mozambicaines de défense des droits de l’homme ont dénoncé le danger que faisait peser ce nouveau dispositif légal sur les libertés publiques. Elle punit notamment de 2 à 8 ans de prison la diffusion de fausses informations et de 24 ans d’emprisonnement pour des activités terroristes.

Police politique

« Cinquante ans après l’Indépendance, l’héritage du Frelimo est celui de la violence d’État », confie Quiteria Quirengane, secrétaire exécutive de l’Observatoire des femmes. Les défenseurs des droits de l’homme accusent ce parti, au pouvoir sans partage depuis 1975, d’avoir mis à son service les différentes branches sécuritaires du pays, notamment le Service des enquêtes criminelles de la police (Serbic), l’Unité d’intervention rapide (UIR) ou encore le Groupe des opérations spéciales (GOE).

« Les enlèvements se font en plein jour ! Ils sont en civil, parfois en uniforme, peu importe, on sait pour qui ils travaillent », s’indigne Amilcar Francisco, qui n’a pas renoncé pour autant à porter un t-shirt jaune vif du parti Anamola.

Contacté par le consortium, le Frelimo n’a pas donné suite à notre demande.

D’après l’indice de démocratie de l’Economist intelligence unit, le score du Mozambique est de 3,5 sur 10, ce qui le classe dans la catégorie des autocraties.

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« Mozambique Exposed » est le fruit de près de 100 entretiens et de cinq mois de travail menés par 10 médias et 30 journalistes sous l’égide de Forbidden Stories. Des investigations incluant Evident Media (États-Unis), Expresso (Portugal), M28 Investigates (Rwanda), Les Observateurs de France 24 (France), Paper Trail Media (Allemagne), RFI (France), SourceMaterial (Royaume-Uni), ZDF (Allemagne) et Zitamar News (Mozambique).

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