
Du 10 au 14 juin, le festival Rio Loco à Toulouse mettait à l'honneur les musiques des îles. Entre la Jamaïque, La Réunion et le Japon, Cuba a fait retentir ses cuivres et ses claves avec Roberto Fonseca, Buena Vista All Stars, Los Van Van et Las Panteras. Une occasion pour un pays éprouvé de faire entendre sa voix et sa joie.
Publié le : 15/06/2026 - 10:50
Au cœur de la ville rose, sur la prairie des Filtres, bercée par la Garonne, se trouvait toute la diversité des îles. Du 10 au 14 juin, le festival toulousain Rio Loco célébrait avec éclat les musiques insulaires : Jamaïque, Japon, Cap-Vert, Martinique, Réunion… Dans ce creuset de sons venus d'ailleurs, une clave singulière et irrésistible, deux morceaux de bois entrechoqués, la clé de voûte d'un pays – Cuba – planait avec insistance.
Samedi 13, ce petit pays caribéen fut mis à l'honneur, avec une mise en bouche dès le vendredi, via la flamboyante création « Islas All Stars » menée par le maestro du piano Roberto Fonseca : une fusion entre les musiques afro-cubaines, le zouk (Fanny J), les grooves tropicaux (David Walters), la pop (Ebony) et le hip hop (Ruzzo MC)...
Le lendemain, une atmosphère de retrouvailles familiales régnait sur la prairie comble (20 000 personnes), dans la fumée d'énormes cigares. Pour ouvrir le bal ? Les patrons de la musique cubaine, gardiens de la tradition pure : le Buena Vista All Stars, un groupe d'une dizaine de musiciens, âgés de 21 à 76 ans, fondé il y a trois ans par une poignée d'anciens du Buena Vista Social Club.
Parmi la multitude de nouveaux sons qui dynamisent leur pays – reggaeton, timba, reparto –, les trois compagnons de route, le doyen Demetrio Muñiz, co-directeur musical de la formation, le trompettiste Manuel Machado, 63 ans, et le virtuose du laúd (instrument à cordes pincées, NDLR), Barbarito Torres, 69 ans, co-fondateur du Buena Vista Social Club et directeur musical d'Ibrahim Ferrer, s'attachent à préserver jalousement leur précieux style, le son : « Nous portons notre regard sur les titres traditionnels de la musique cubaine, tout en en conservant l'esprit à la lettre : des arrangements subtils, mais bien présents », expliquent-ils.
Lors de leur concert donné pour la première fois à Miami en 2023, inauguré en voix off par un solennel « Welcome to Una Noche en La Habana ! », ils enchaînent les perles indémodables – « Chan Chan », « Dos Gardenias », « Lagrimas Negras », etc. – avec une émotion et un savoir-faire intacts, une précision rythmique irréprochable, des cuivres aussi soyeux que brillants et un piano décidément magistral… Du classique, certes, mais surtout du grand art cousu de fil d'or, qui chatouille les oreilles, le cœur et les jambes.
Le rugissement des panthères
À l'autre bout du site, scène Garonne, à mille lieues de ces « classiques », deux panthères cubaines, installées en France, font, elles, voler la tradition en éclats, toutes griffes et tous riffs dehors. Macho, le monde de la musique dans leur pays ? Les bariolées et loufoques Martha « Martica » Gallaraga et Eliene Castillo, de Las Panteras, ne mâchent pas leurs mots : « À Cuba, les femmes sont toujours cantonnées au rôle de figurantes, de choristes... La première fois que Los Van Van a intégré une chanteuse dans ses rangs, ce fut une affaire d'État… Tu imagines ? ».
Pour remédier à ce manque, les deux « afro-féministes latines » ont décidé d'unir leur rugissement. Et de concocter leur potion « felino-sensual », leur mixture afro-punk-latino, sur fond d'héritage yoruba et de religion « santeria ». Une création unique, à travers laquelle elles invitent les femmes à reprendre le pouvoir contre les violences et les humiliations…
Pour clore en beauté, sur la grande scène, une machine de guerre s'élance, 18 membres vêtus du maillot de leur équipe, soudés comme les partenaires d'une équipe de foot : l'institution Los Van Van, depuis 1969, « Les Rolling Stones de la salsa », l'officieux « orchestre national de Cuba »... « Nous évoluons avec le temps et les générations. Nos chansons, chroniques du peuple, prennent le pouls, en temps réel, de la société cubaine, en évitant les sujets qui fâchent, comme la politique. En même temps, nous essayons de rester fidèles à la charte léguée par notre père, Juan Formell (1942-2014, ndlr), le créateur, et à notre songo, ce mélange de son, pop, rock, mambo… », confient la chanteuse Vanessa Formell, seule femme du groupe, et son frère, Samuel Formell, directeur musical. À Cuba comme à Toulouse, le groupe emporte toutes les foules sur son passage.
Musique cubaine, combinaison parfaite…
Une fois de plus, ici, les musiques cubaines ont démontré leur redoutable puissance rythmique, mélodique et harmonique. Un petit miracle ? « Au cours de notre histoire, nous avons reçu des signaux du monde entier, que nous avons retransmis, une fois transformés. Comme si un gros bateau, chargé de personnes originaires d'Espagne, d'Afrique, de France, avait débarqué sur notre bout d'île. Nous voilà riches de cinq siècles d'influences diverses, synthétisées dans nos musiques… », métaphorise Demetrio Muñiz.
« Les rythmes africains, les harmonies européennes, et notre groove, notre grâce, notre façon de bouger, de swinguer, notre sandunga locale… Voilà la combinaison parfaite ! », renchérissent Vanessa et Samuel de Los Van Van. « Le communisme, avec ses bienfaits et ses dérives, interdisait les musiques américaines. Ce qui nous a permis de développer nos singularités, complètent Las Panteras. Notre limitation par la mer a peut-être aussi renforcé la force de nos racines et de nos créations… »
… Et acte de résistance
En ces temps troublés que subit le pays, qualifié de « nation en faillite » par Donald Trump en février dernier, une île soumise à un blocus drastique de la part des États-Unis, sujette à des coupures d'électricité de plusieurs dizaines d'heures, des annulations d'avions, des pénuries en tous genres – nourriture, eau, médicaments, etc. –, la musique (« l'air que l'on respire », décrivent avec tendresse les membres du Buena Vista All Stars) apparaît comme une bouffée d'air.
« Au creux de ce désastre, de cette tristesse, de cette incertitude, elle reste une soupape émotionnelle, spirituelle et mentale », confiait Roberto Fonseca, dans les colonnes de La Dépêche du Midi. « Au milieu de cette énorme crise énergétique et sociale, elle continue à résonner au quotidien avec obstination : notre façon de résister. D'ailleurs, nos révolutions s'accompagnent toujours de musique », décrit le Buena Vista All Stars.
« L'art en général reste le trésor de Cuba, pays de poètes, de peintres, de musiciens. Et dans cette situation catastrophique, ce qui nous fait tenir, c'est notre force culturelle immense », concluent Las Panteras.
Et c'était justement cette immense force culturelle, cette joie énorme, qui était à l'œuvre lors du final de Los Van Van, rejoints sur scène par le Buena Vista All Stars, et observés avec ferveur par Las Panteras. Une clôture en grande pompe, qui laissait résonner cette pensée sur la prairie des Filtres : un peuple uni par sa musique ne sera jamais vaincu !
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