
La poésie de Joseph Brodsky, né à Léningrad et mort à Brooklyn, New York, est d’une virtuosité exceptionnelle. Récipiendaire du prix Nobel de littérature en 1987, Brodsky est une figure incontournable de la poésie du XXe siècle. Cependant, il demeure peu connu du grand public francophone. L’anthologie de sa poésie que les éditions Gallimard viennent de publier pourrait contribuer à combler cette lacune.
Publié le : 14/06/2026 - 11:44
« Je suis entré à la place /du fauve dans la cage. / J’ai gravé au clou/ mon terme et mon surnom/ de prisonnier. / Vécu au bord de l’eau./ Joué à la boulette, / dîné le diable sait/ avec qui, en habit. / Du sommet d’un glacier/ j’ai contemplé le monde, / par trois fois j’ai coulé,/ connu deux fois le bistouri./ J’ai lâché le pays/ qui m’avait nourri/ ceux qui m’ont oublié/ formeraient une ville/ J’ai parcouru la steppe pleine/ encore de la clameur du Hun / porté ce qui est/ de nouveau à la mode./ Semé le seigle, couvert de/ tôle noire l’aire à battre/ Je me suis abstenu de boire/ que l’eau sèche./ Mes rêves ont accueilli/ l’œil noir du gardien./ J’ai dévoré le pain d’exil/ avec la croûte, / permis tous les sons/ à la gorge, sauf le hurlement/ j’en suis venu au murmure./ Maintenant j’ai 40 ans./ Qu’ai-je fait de la vie ?/ Qu’elle fut longue./ Du seul chagrin/ je me sens solidaire. / Mais tant qu’on ne m’a /de terre comblé la bouche, / il n’en sortira que de la gratitude.
Joseph Brodsky lecture documentaire 1989
Tel un flambeau dans l’obscurité, voici un titre qui ne s’oublie pas facilement. C’est le nom de l’anthologie poétique du Russo-Américain Joseph Brodsky, récemment publiée dans la prestigieuse collection « Poésies/Gallimard », sous la direction de l’éditeur et traducteur André Markowicz.
Il s’agit d’un ouvrage de plus de 450 pages rassemblant l’intégralité de l’œuvre du poète traduite en français à ce jour dans les différentes collections Gallimard, accompagnée d’une sélection de poèmes inédits. L’ensemble illustre un parcours poétique unique, oscillant entre le lyrisme traditionnel russe et le modernisme anglo-saxon qui a influencé Brodsky. Ces pages abordent également l’intime, l’épique, le mythologique et des préoccupations métaphysiques, domaines entre lesquels se répartit l’œuvre du poète, empreinte de gravité et d’incandescence.
Lauréat du prix Nobel de littérature en 1987, Joseph Brodsky est « le poète russe le plus important de la fin du XXe siècle, un classique, enseigné dans les écoles, objet de colloques et de dizaines de publications », souligne Markowicz dans la préface qu’il lui a dédiée. Brodsky fut le cinquième écrivain russe à recevoir ce prix, après Ivan Bounine en 1933, Boris Pasternak en 1958, Mikhaïl Cholokhov en 1965 et Alexandre Soljenitsyne en 1970. À 47 ans, il était également le plus jeune lauréat du Nobel, décerné selon les termes de l’Académie suédoise, « pour une œuvre d’une grande richesse, empreinte de clarté de pensée et d’intensité poétique ».
Joseph Brodsky était à la fois poète et essayiste, auteur d’une trentaine d’ouvrages, dont la majeure partie rédigée pendant son long exil aux États-Unis, mais toujours en langue russe, qui resta jusqu’à la fin le principal vecteur d’expression poétique de l’écrivain. Il succomba à une crise cardiaque, quelques années après l’obtention du prix Nobel, à l’âge relativement jeune de 56 ans.
Dans la Russie poststalinienne
« Je suis un juif, un poète russe, un essayiste anglais et bien sûr, un citoyen américain », aimait à répéter Brodsky. Une déclaration qui résume le parcours biographique et littéraire mouvementé de l’intéressé.
Né en 1940 dans une famille juive modeste de Léningrad (aujourd’hui redevenue Saint-Pétersbourg), le jeune Joseph était régulièrement la cible d’attaques antisémites, tant dans son quartier qu’à l’école. Ce sont ces agressions qui le poussèrent à abandonner les études formelles dès l’âge de 15 ans pour travailler en usine. Son modeste salaire lui permettait surtout d’acheter des livres de poésie, qu’il dévorait la nuit dans l’appartement communal, espérant réaliser un jour son ambition secrète de devenir poète.
Autodidacte, le jeune homme s’imprègne du vaste répertoire de la poésie classique russe, s’enthousiasme pour la poésie subversive d’Ossip Mandelstam, mort en déportation, et d’Anna Akhmatova, la grande dame des lettres russes qui devient son mentor. C’est sur ses conseils qu’il se plonge dans la poésie anglaise et américaine, qui circulait alors clandestinement dans la Russie poststalinienne de la fin des années 1950 et du début des années 1960.
C’est également durant cette période que le jeune Brodsky commence à écrire, influencé par ses lectures poétiques venues d’horizons proches et lointains. Il compose ses premiers textes à peine âgé de 18 ans. Cependant, refusant de se conformer aux normes littéraires (naturalisme, réalisme social) imposées par le régime, il peine à se faire publier par les maisons d’édition officielles.
La poésie de Brodsky est en décalage avec l’esthétique institutionnelle de l’Union soviétique. Elle propose de révolutionner la littérature russe en y introduisant des sujets alors tabous dans la Russie soviétique, comme la métaphysique ou les références bibliques. Cela n’empêche pas ses textes de circuler dans le milieu underground, notamment parmi la jeunesse. Sa poésie est consacrée par la grande figure iconoclaste de la littérature, Anna Akhmatova, qui qualifie le jeune poète qu’elle a pris sous son aile de « poète le plus doué de sa génération ». Parallèlement, grâce à ses traductions de la poésie anglaise et polonaise, Brodsky affirme ses talents de traducteur sensible et sophistiqué.
Le « parasite » Brodsky
Comme on peut l’imaginer, la révolution du langage littéraire russe, enfermé dans des académismes et des formes dépassées, qu’annonce la génération montante menée par Brodsky, est plutôt mal perçue par l’establishment littéraire et politique. Le meneur, plein d’ardeur, est condamné pour « parasitisme social » et exilé en Sibérie. Il lui est ordonné de se réformer. C’est le contraire qui se produit. Le « parasite » Brodsky sort de cette détention plus solidement ancré dans ses convictions poétiques, qu’il brûle de mettre en pratique.
À sa sortie des prisons russes en 1965, Brodsky s’installe à Léningrad et écrit ses premiers chefs-d’œuvre majeurs, comme sa « Grande élégie à John Donne », mais ne peut les publier car il est interdit d’édition dans son pays. Ce n’est qu’après 1972, contraint à l’émigration, qu’il pourra écrire et publier librement ses productions. Il s’installe d’abord à Vienne, puis aux États-Unis, où Brodsky a vécu jusqu’à sa mort en 1996, partageant son temps entre l’enseignement et l’écriture.
Sa poésie, qu’il a écrite principalement en russe, est marquée, comme on le découvrira en lisant l’anthologie qui vient de paraître, par une forte préoccupation métaphysique et éthique. Profondément lyrique, les vers de Brodsky sont conçus pour la déclamation. Comme l’a écrit Michel Aucouturier, un autre grand traducteur et spécialiste du poète russe, « il faut entendre Brodsky lire ou plutôt psalmodier ses vers pour comprendre combien ils sont tributaires du chant, de la musique, de cette poussée intérieure d’une forme rythmique et sonore… ».
Une poussée intérieure qui n’est pas sans rappeler celle du « flambeau émergeant des ténèbres noires » !
Trois questions à …André Markowicz, traducteur de Joseph Brodsky
RFI : En 1964, alors qu’il a 24 ans, Brodsky est condamné par les autorités soviétiques pour « parasitisme social » et condamné à cinq ans d’exil en Sibérie. Que lui reproche-t-on réellement ?
André Markowicz : Ce qui est véritablement en cause dans cette affaire, ce sont les vers de Brodsky empreints d’ironie et de dérision. Après la publication d’un article diffamatoire dans un journal de Léningrad où le poète est accusé d’être antisoviétique et de vivre aux dépens de la société, il est arrêté pour « parasitisme ». L’homme n’est pas inconnu du grand public car sa poésie circule sous le manteau. Cette poésie, qui témoigne d’un non-conformisme radical et qui plaît à la jeunesse, est considérée dangereuse par le régime. Les juges condamnent l’auteur aux travaux forcés, suivis de cinq ans d’exil administratif. Il est exilé en Sibérie, mais doit être libéré au bout de dix-huit mois de détention, à la suite d’une campagne internationale de soutien menée par des écrivains et des intellectuels. Brodsky est autorisé à rentrer à Léningrad, mais reste interdit de publication. En 1972, il est expulsé d’URSS. Il doit quitter son pays pour pouvoir écrire librement.
La poésie de Brodsky s’inscrit dans la grande tradition littéraire russe, mais l’écrivain a aussi puisé son inspiration dans la pratique poétique occidentale. Diriez-vous que c’est ce mélange des racines russes avec les influences étrangères qui fait l’originalité de l’œuvre de Brodsky ?
Indubitablement, l’originalité de l’œuvre de Brodsky réside dans cette fusion des influences. Cette poésie s’inscrit dans la tradition classique russe, travaillée par trois siècles de culture poétique. Elle s’inspire particulièrement de l’avant-garde de la poésie russe, incarnée notamment par Ossip Mandelstam et Anna Akhmatova, que Brodsky admirait profondément. Parallèlement, c’est son non-conformisme qui le pousse à se tourner vers la littérature européenne, notamment vers les « poètes métaphysiques » anglais du XVIIe siècle tels que John Donne d’une part, et d’autre part vers T.S. Eliot et W.H. Auden, les modernistes du XXe siècle. Brodsky admirait aussi les poètes américains, notamment Robert Frost. Ses biographes retracent son intérêt pour la poésie étrangère à son adolescence, lorsqu’il s’est mis à l’anglais et au polonais pour pouvoir traduire en russe T.S. Eliot et Czeslaw Milosz. On peut dire qu’il a trouvé dans les traditions anglaises et américaines une seconde patrie poétique.
Une seconde patrie poétique où Brodsky va s’exiler en 1972, sans jamais revenir dans son pays natal, et cela même après la chute de l’URSS. A-t-il expliqué pourquoi ?
Brodsky aimait dire qu’il n’était jamais vraiment parti de la Russie, puisqu’il n’a jamais cessé d’écrire en russe. Sa relation avec sa langue maternelle était quelque chose de primordial, de vital. Cela ne l’a pas empêché, bien sûr, d’écrire en anglais, notamment des essais et parfois de la poésie. Moi, j’estime, comme beaucoup de lecteurs et admirateurs de Brodsky, que ses vers en anglais ne sont pas du même niveau que sa poésie en langue russe. Excepté un ou deux textes, dont son poème « À ma fille » que j’ai traduit pour le recueil qui vient de paraître et que j’aime lire et relire.
(Propos recueillis par Tirthankar Chanda)
Comme un flambeau, dans ces ténèbres noires : Anthologie poétique, par Joseph Brodsky. Traduit du russe par Michel Aucouturier, Jean-Marc Bordier, Claude Ernoult, Hélène Henry, Eve Malleret, André Markowicz, Georges Nivat, Léon Robel, Véronique Schiltz et Jean-Paul Sémon. Édition d’André Markowicz. Collection Poésie/Gallimard, n° 601, 480 pages, 11,40 euros.
Lecture du poème « À ma fille » de Joseph Brodsky, par André Markowicz
Donne-moi une seconde vie, je ferai chanteur / au café Rafaello. Ou juste consommateur / basique. Ou tiens, juste vieux meuble sous la poussière,/ si la seconde est généreuse que la première./ Mais puisque aucun siècle dorénavant ne sera pensable/ sans caféine et sans jazz, je veux bien être table/ et, perdant mon vernis, craquelée, inapte à servir,/ je te regarderai dans vingt ans en train de fleurir./ Tu sais, pense que je ne serai jamais loin. Considère/ qu’un objet inanimé a des chances d’être ton père/ surtout si cet objet est plus grand et plus vieux que toi. /Ne le perds pas de vue – parce que, lui, il te voit./ Et donc, aime les choses, qu’on se retrouve, oui ou non, un jour,/ Tu te rappelleras, va savoir, une silhouette, un contour, / quand, moi, je les aurai perdus, avec le reste. Et peut-être, tu n’/ auras que ces lignes de bois tracées dans notre langue commune. (1994)
Lecture du poème À ma fille de Joseph Brodsky, par André Markowicz
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